T'ar ta gueule à la récré !
28 déc. 2014T'ar ta gueule à la récré...
Alain Souchon | J'ai dix ans
Tell that to the Marines ! de James Montgomery Flagg (1917).
Gen13 #36 de Gary Frank, Kevin Nowlan et John Arcudi (Couverture bis).
Dans le comic book Gen13 #36 - "But You Can't Hide / No Good Deed" (Frank, Nowlan, et Arcudi • Image Comics) Kevin Nowlan pastiche le dessin Tell That to the Marines ! de James Montgomery Flagg sur la couverture alternative de sa BD. Ici, l'homme en colère de l'affiche est remplacé par Robert Lane alias Burnout.
En 1917, alors que l'Europe s'embourbe dans le premier conflit mondial, les Etats-Unis finissent par abandonner leur neutralité pour entrer dans la danse. C'est dans ce contexte d'urgence nationale que naît l'illustration Tell that to the Marines ! de James Montgomery Flagg, une commande officielle destinée à recruter massivement de jeunes soldats pour l'U.S. Marine Corps. A cette époque, l'affiche de propagande est le média roi, le canal d'information de masse par excellence, et Flagg, déjà célèbre pour son emblématique I want you for U.S. Army, est l'homme de la situation pour remuer les consciences et piquer l'orgueil des jeunes Américains.
Sur le plan technique, Flagg déploie ici toute la force de son style d'illustrateur de presse, caractérisé par un dessin vigoureux et une redoutable efficacité visuelle. L'artiste utilise une technique mixte combinant un trait d'encre de Chine énergique, presque nerveux, et des lavis d'aquarelle qui structurent les volumes avec rapidité. On sent l'urgence du geste créatif, une spontanéité qui sert admirablement le sujet. L'œuvre frappe par sa composition triangulaire très stable mais dynamique, dominée par des lignes de force qui convergent toutes vers le visage outré du personnage principal. Flagg limite volontairement sa palette chromatique aux couleurs de la bannière étoilée, le bleu, le blanc et le rouge, créant un contraste saisissant qui attire immédiatement l'œil du passant dans la rue.
Au centre de l'image, un homme d'âge mûr, vêtu d'un costume civil et d'un chapeau typique de la classe moyenne américaine de l'époque, est saisi en plein mouvement de révolte. Il vient de jeter brusquement son journal au sol. Son visage exprime une colère noire. Il est en train de retirer sa veste avec une détermination farouche, un geste universellement compris comme le prélude d'une bonne vieille bagarre. A ses pieds, le journal déplié affiche en gros titres des mentions d'atrocités de guerre attribuées aux forces allemandes, notamment sur des populations civiles, qu'on pourrait traduire par "Les Bochs tuent les femmes et les enfants", ce qui explique et légitime instantanément sa fureur patriotique.
Flagg n'a pas cherché son inspiration bien loin pour dessiner cette affiche de propagande anti-allemande. Pour incarner ce civil en colère, il a tout simplement demandé à son propre père, Elisha Flagg, de poser pour lui.
L'interprétation de cette affiche repose sur un ressort psychologique vieux comme le monde mais terriblement efficace: l'appel à la virilité et au devoir moral. L'expression "Tell that to the Marines !" était à l'origine une expression populaire teintée de scepticisme, équivalente à notre "raconte ça à mon cheval". Flagg la détourne brillamment pour lui donner un sens héroïque: si vous refusez de croire aux horreurs de la guerre ou si vous pensez qu'on ne peut rien y faire, allez donc le dire aux Marines, car eux vont aller régler le problème. En montrant un homme mûr, trop vieux pour s'enrôler lui-même, qui exprime le désir physique de se battre, Flagg culpabilise subtilement mais fermement la jeunesse. Le message implicite est limpide et presque humiliant pour les indécis: si un père de famille est prêt à en découdre, comment un jeune homme vigoureux peut-il rester assis à lire le journal ?
Cette affiche a été placardée par milliers d'exemplaires dans toutes les villes des Etats-Unis et a grandement contribué au succès des campagnes de recrutement de 1917 et 1918. De nos jours, elle est analysée avec un œil plus critique, notamment pour son usage de la désinformation de guerre et son instrumentalisation de la colère. Si l'on peut aujourd'hui grincer des dents face à une manipulation émotionnelle aussi frontale, on ne peut qu'admirer l'efficacité graphique absolue de Flagg. L'œuvre a laissé une empreinte durable dans la culture populaire américaine, souvent parodiée ou réutilisée pour d'autres causes, prouvant que plus d'un siècle plus tard, la colère de cet homme n'a rien perdu de sa force de frappe visuelle.
PS: Le chanteur et acteur américain Al Jolson (1886-1950) a parodié cette affiche sur la »couverture« d'un de ses albums musical sorti en 1918.
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