Attica, Attica !

Sonny Wortzik interprété par Al Pacino | Un après-midi de chien

Un après-midi de chien de Sidney Lumet (1975).
Un après-midi de chien de Sidney Lumet (1975).

Un après-midi de chien selon Tyler Boss.
4 Kids Walk Into A Bank #1 de Tyler Boss et Matthew Rosenberg (Couverture bis).

Dans le comic book 4 Kids Walk Into A Bank #1 - "As far Back as Lunchtime I Always Wanted to be a Gangster" (Boss et Rosenberg • Black Mask Studios) Tyler Boss pastiche l'affiche du film Un après-midi de chien de Sidney Lumet sur une des nombreuses couvertures alternatives de la BD. Ici, le visage de Sonny Wortzik interprété par Al Pacino est remplacé par celui de Paige alias Sir Manly.

 

Imaginez un après-midi d'été étouffant à New York, où la climatisation est en panne, la tension grimpe et deux criminels amateurs décident de braquer une banque pour une raison totalement improbable. Nous sommes le 21 septembre 1975 aux Etats-Unis, date à laquelle sort sur les écrans un chef-d'œuvre absolu du cinéma américain: Un après-midi de chien (Dog Day Afternoon en VO), réalisé par le grand Sidney Lumet. Porté par un Al Pacino au sommet de son art, ce long-métrage navigue avec brio entre le thriller étouffant, la comédie absurde et le drame social. Revenons ensemble sur ce film culte qui, plus de cinquante ans après sa sortie, n'a pas perdu une seule ride de sa superbe ni de sa sueur.

Pour comprendre comment cette histoire rocambolesque a atterri sur grand écran, il faut remonter à un fait divers bien réel qui s'est déroulé le 22 août 1972 à Brooklyn. Ce jour-là, John Wojtowicz et Salvatore Naturile pénètrent dans une succursale de la Chase Manhattan Bank avec l'intention de la dévaliser, mais l'opération tourne rapidement au fiasco complet, se transformant en une prise d'otages de quatorze heures diffusée en direct à la télévision. Quelques semaines plus tard, le magazine Life publie un article passionnant intitulé The Boys in the Bank, rédigé par P.F. Kluge et Thomas Moore, qui détaille avec beaucoup de recul ce hold-up improbable et la surprenante complicité qui s'est créée entre les otages et leurs ravisseurs. Séduit par le potentiel dramatique de ce cirque médiatique naissant, le producteur Martin Elfand achète rapidement les droits de l'article pour lancer le projet de film.

C'est au scénariste Frank Pierson que revient la lourde tâche d'adapter ce fait divers complexe pour le cinéma. Loin de se contenter d'une simple reconstitution froide et chronologique, Pierson mène ses propres recherches et choisit de structurer le récit autour de la dérive tragi-comique de ces anti-héros magnifiques de maladresse. Il parvient à équilibrer la tension dramatique inhérente à une prise d'otages avec un humour absurde, né de l'amateurisme flagrant des braqueurs et des réactions inattendues des otages et de la foule. Son travail d'écriture d'une remarquable finesse, qui évite soigneusement de diaboliser les criminels tout en respectant la dignité des victimes, sera d'ailleurs couronné à juste titre par l'Oscar du meilleur scénario original.

Par un chaud après-midi d'août 1972, trois hommes se lancent à l'assaut de la First Savings Bank, à Brooklyn. Armés et décidés, ils espèrent piller des coffres remplis de l'argent qui changera leur vie. Si l'un des malfrats préfère abandonner, Sonny (Al Pacino) et Sal (John Cazale) parviennent à contraindre les employés de la banque à ouvrir le coffre. Mais celui-ci est quasiment vide. Saisis de stupeur, les deux complices n'ont plus d'autre choix que de maintenir le siège de la banque, la police ayant encerclé les lieux. Nul échappatoire possible, seuls leurs otages pourraient leur servir à sauver leur peau. A l'extérieur se pressent badauds et journalistes.

AlloCiné | Un après-midi de chien

Pour mettre en scène cette cocotte-minute urbaine, les producteurs se tournent naturellement vers Sidney Lumet, cinéaste new-yorkais par excellence qui vient de triompher avec Serpico. Lumet impose immédiatement sa vision réaliste et refuse tout artifice hollywoodien traditionnel. Pour le rôle principal de Sonny, le choix évident est Al Pacino, mais ce dernier, épuisé par le tournage intense du Parrain, 2e partie, hésite longuement et décline d'abord l'offre, ce qui pousse la production à envisager un temps Dustin Hoffman pour le remplacer. Pacino finit heureusement par accepter après une réécriture, livrant une prestation habitée, nerveuse et d'une sensibilité folle. A ses côtés, John Cazale hérite du rôle de Sal, sa présence magnétique, inquiétante et mélancolique convainc immédiatement le réalisateur. Le casting est complété par Chris Sarandon dans le rôle poignant de Leon, le compagnon de Sonny pour qui le braquage est organisé afin de financer sa transition de genre, et Charles Durning en négociateur de police dépassé par les événements.

Sur le plan visuel et stylistique, le film est une leçon magistrale de réalisme brut. La mise en scène de Sidney Lumet est d'une sobriété redoutable, se concentrant sur le huis clos étouffant de la banque et le chaos grandissant de la rue qui se transforme peu à peu en arène de spectacle. Le directeur de la photographie Victor J. Kemper opte pour une lumière naturelle et des tons chauds, presque poisseux, qui font littéralement ressentir aux spectateurs la chaleur écrasante de cette journée d'août. La véritable force du film réside toutefois dans la direction d'acteurs de Lumet, qui privilégie de longues semaines de répétitions directement dans les décors et encourage l'improvisation pour capter l'instinct des comédiens. C'est grâce à cette liberté créative que naissent des moments de pure vérité humaine, où les acteurs ne semblent plus jouer mais véritablement vivre cette situation extrême sous nos yeux.

L'une des décisions artistiques les plus audacieuses de Sidney Lumet concerne la bande originale, ou plutôt son absence presque totale. Contrairement aux thrillers classiques de l'époque qui utilisaient des orchestrations dramatiques pour manipuler l'émotion du spectateur, le film ne comporte aucune musique de fond pour souligner le suspense. On n'entend que la musique diégétique, c'est-à-dire celle qui existe réellement dans l'environnement des personnages, comme la chanson d'Elton John diffusée à la radio d'une voiture au tout début du métrage. Ce choix radical renforce le caractère presque documentaire de l'œuvre et laisse toute la place aux bruits de la rue, aux cris de la foule et aux silences pesants à l'intérieur de la banque, rendant la tension encore plus palpable.

Le tournage du film regorge d'anecdotes fascinantes qui témoignent de l'engagement total de l'équipe artistique. Al Pacino s'est tellement investi dans son rôle qu'il ne dormait que quelques heures par nuit afin de garder l'air hagard et physiquement épuisé de Sonny, un épuisement si réel qu'il a frôlé le malaise à plusieurs reprises durant les prises de vue. De plus, la célèbre scène où Sonny harangue la foule en criant le fameux slogan politique Attica ! Attica ! en référence à la mutinerie sanglante d'une prison de l'Etat de New York n'était absolument pas écrite dans le scénario d'origine, mais est née d'une suggestion spontanée soufflée à Pacino juste avant de tourner. Enfin, on ne peut pas parler de ce film sans mentionner la figure tragique de John Cazale qui, tout au long de sa trop courte carrière interrompue par la maladie, n'aura tourné que dans des chefs-d'œuvre majeurs tous nommés à l'Oscar du meilleur film.

Lors de sa sortie sur les écrans en automne 1975, Un après-midi de chien rencontre un immense succès critique et public, s'imposant immédiatement comme l'un des sommets du cinéma des années soixante-dix. Les critiques saluent unanimement la performance incandescente d'Al Pacino et l'intelligence d'un scénario qui pose un regard prémonitoire sur le voyeurisme des médias de masse et la naissance de la télé-réalité. Aujourd'hui encore, cet après-midi de canicule reste un modèle indépassable de cinéma humaniste et engagé, prouvant qu'avec un peu de sueur, beaucoup de talent et une bonne dose d'audace, on peut transformer un simple fait divers en un monument d'émotion brute.

Mais regardez-le ! Il n'a pas de plan ! Il est entré comme ça dans une banque...

Sylvia interprétée par Penelope Allen | Un après-midi de chien

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