Vous avez une sale réputation, M. Gitts. J'aime ça.

Noah Cross interprété par John Huston | Chinatown

Chinatown de Roman Polanski (1974).
Chinatown de Roman Polanski (1974).

Chinatown selon Tyler Boss.
4 Kids Walk Into A Bank #1 de Tyler Boss et Matthew Rosenberg (Couverture bis).

Dans le comic book 4 Kids Walk Into A Bank #1 - "As far Back as Lunchtime I Always Wanted to be a Gangster" (Boss et Rosenberg • Black Mask Studios) Tyler Boss pastiche l'affiche du film Chinatown de Roman Polanski sur une des nombreuses couvertures alternatives de la BD. Ici, le visage d'Evelyn Mulwray campée par Faye Dunaway devient celui de Paige et Jake 'J.J.' Gittes interprété par Jack Nicholson est remplacé par Vernon.

 

Si vous cherchez la définition parfaite du "néo-noir", ne cherchez plus: elle se trouve quelque part entre le chapeau de feutre de Jack Nicholson et l'œil plissé de Faye Dunaway. Sorti aux Etats-Unis le 20 juin 1974, Chinatown n'est pas seulement un film de détectives de plus. C'est une plongée étouffante, magnifique et passablement cynique dans les entrailles de Los Angeles, où l'eau vaut plus que l'or et où les secrets de famille sont plus sombres que les ruelles de Chinatown.

Tout commence avec Robert Towne, un scénariste qui refuse un cachet de 175 000 dollars pour adapter Gatsby le Magnifique afin d'écrire sa propre histoire pour seulement 25 000 dollars. Towne s'inspire des "guerres de l'eau" qui ont façonné la Californie au début du siècle dernier. A l'origine, il imagine une trilogie centrée sur le personnage de Jake Gittes, explorant l'évolution de la ville à travers ses ressources naturelles. Robert Evans, le producteur flamboyant de la Paramount, flaire le génie et décide de confier le projet à un certain Roman Polanski, alors en Europe et encore marqué par le drame personnel qu'il a vécu quelques années plus tôt.

Gittes (Jack Nicholson), détective privé, reçoit la visite d'une fausse Mme Mulwray (Faye Dunaway), qui lui demande de filer son mari (Darrell Zwerling), ingénieur des eaux à Los Angeles. Celui-ci est retrouvé mort, noyé. Gittes s'obstine dans son enquête, malgré les menaces de tueurs professionnels.

AlloCiné | Chinatown

Le scénario de Chinatown est souvent cité comme l'un des meilleurs jamais écrits dans les écoles de cinéma, et pour cause. Il nous entraîne dans une enquête qui semble banale au départ — un simple adultère — avant de muter en une conspiration politique et humaine d'une noirceur absolue. La force de l'écriture réside dans le fait que le spectateur ne possède jamais une longueur d'avance sur Gittes: nous découvrons les indices en même temps que lui, ce qui rend l'expérience d'autant plus immersive et frustrante.

Le choix de Jack Nicholson pour incarner Jake Gittes était une évidence pour Evans et Polanski. Nicholson apporte cette insolence, ce charme et cette vulnérabilité qui rendent son personnage si attachant malgré son ego. Face à lui, Faye Dunaway incarne Evelyn Mulwray avec une intensité glaciale, masquant une fragilité que Polanski a su exploiter avec brio. N'oublions pas John Huston dans le rôle du terrifiant Noah Cross, le patriarche dont le sourire cache un monstre. Polanski, fidèle à sa réputation, s'est montré d'une exigence extrême sur le plateau, contrôlant chaque détail pour instaurer une atmosphère de tension constante.

Sur le plan visuel, Chinatown est une leçon de style. Polanski utilise souvent la caméra à l'épaule, placée juste derrière Nicholson, pour nous donner l'impression de suivre le détective de près, comme un partenaire d'enquête discret. La photographie de John A. Alonzo rejette les clichés du film noir classique (ombres denses et noir et blanc) au profit de tons chauds, sépia et ocre, saturés par le soleil de Californie. Cette lumière éclatante rend les zones d'ombre de l'intrigue encore plus dérangeantes: le mal ne se cache pas dans la nuit, il parade en plein jour.

La partition originale ayant été jugée trop datée, le compositeur Jerry Goldsmith a été appelé à la rescousse à la toute dernière minute. Il n'a eu que dix jours pour écrire et enregistrer la bande originale. Le résultat est un chef-d'œuvre de mélancolie, porté par un solo de trompette déchirant qui capture parfaitement la solitude de Gittes et l'inéluctabilité de la tragédie finale. C'est le genre de musique qui vous reste en tête bien après le générique de fin.

Le tournage n'a pas été de tout repos, notamment à cause des relations électriques entre Polanski et Faye Dunaway. Les disputes étaient fréquentes, le réalisateur n'hésitant pas à arracher un cheveu de l'actrice qui gênait la lumière, ou à refuser des pauses techniques. Un autre moment iconique est l'apparition de Polanski lui-même dans le rôle du truand qui entaille le nez de Nicholson avec un couteau. Cette blessure, qui oblige le héros à porter un pansement ridicule pendant la moitié du film, était une idée audacieuse pour briser l'image du détective infaillible et élégant.

A sa sortie, le film a été un succès critique et public immédiat, récoltant onze nominations aux Oscars, même s'il n'a remporté que celui du Meilleur scénario original face au mastodonte Le Parrain 2. Avec le temps, l'aura de Chinatown n'a fait que grandir. Pour les fans, c'est le film parfait, celui qu'on peut revoir sans cesse en découvrant de nouveaux détails. Son influence est colossale, ayant redéfini le genre policier en y injectant un réalisme social et une noirceur psychologique qui ont inspiré des générations de cinéastes, de David Fincher à Christopher Nolan. On ne sort jamais tout à fait indemne de Chinatown, car comme il est dit dans le film: "Oublie ça, Jake, c'est Chinatown".

J'ai failli perdre mon nez alors que je l'aime. J'aime respirer avec.

Jake 'J.J.' Gittes interprétté par Jack Nicholson | Chinatown

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