Jackie, vous connaissez un certain Beaumont Livingstone ? Oui ? Non ? Parce que lui, il vous connait. Enfin, il vous connaissait. Là il connait plus personne, il est mort.

Ray Nicolette interprété par Michael Keaton | Jackie Brown

Jackie Brown de Quentin Tarantino (1997).
Jackie Brown de Quentin Tarantino (1997).

Jackie Brown selon Tyler Boss.
4 Kids Walk Into A Bank #1 de Tyler Boss et Matthew Rosenberg (Couverture bis).

Dans le comic book 4 Kids Walk Into A Bank #1 - "As far Back as Lunchtime I Always Wanted to be a Gangster" (Boss et Rosenberg • Black Mask Studios) Tyler Boss parodie l'affiche du film Jackie Brown de Quentin Tarantino sur une des nombreuses couvertures alternatives de sa BD. Ici, Max Cherry (Robert Forster), Ray Nicolette (Michael Keaton), Ordell Robbie (Samuel L. Jackson), Jacqueline 'Jackie' Brown (Pam Grier), Louis Gara (Robert De Niro) et Melanie Ralston (Bridget Fonda) sont remplacés par Skinhead Mike, Walter Johnson, Pat Schramm alias Stretch, Paige alias Sir Manly, Vernon et Daniel Berger.

 

Dans la filmographie de Quentin Tarantino, il y a les mastodontes ultra-violents, les westerns enneigés et les fresques historiques réécrites à la dynamite. Et puis, il y a cette anomalie tranquille, ce pas de côté magistral sorti sur les écrans américains le 25 décembre 1997. Avec Jackie Brown, le réalisateur alors prodige d'Hollywood livre son œuvre la plus mature, la plus mélancolique et, paradoxalement, la plus sous-estimée. Loin de la frénésie de Pulp Fiction, ce troisième long-métrage s'impose comme une ballade amoureuse dédiée au cinéma des années soixante-dix, portée par des personnages magnifiquement humains et fatigués par la vie.

Après le raz de marée planétaire de Pulp Fiction, Tarantino se retrouve attendu au tournant par le monde entier. Plutôt que de surenchérir dans l'originalité provocante, il décide de se frotter pour la toute première fois à l'exercice délicat de l'adaptation littéraire. Il jette son dévolu sur le roman Rum Punch du pape du polar américain, Elmore Leonard, dont il a acquis les droits d'adaptation aux côtés de son producteur Lawrence Bender. Initialement, le cinéaste envisage de confier la réalisation à un tiers, mais en relisant l'ouvrage, il en retombe éperdument amoureux. C'est en écrivant le scénario qu'une idée lumineuse lui traverse l'esprit: transformer le personnage principal, Jackie Burke, une hôtesse de l'air blanche d'une quarantaine d'années, en Jackie Brown, une femme noire. Ce glissement d'identité est un hommage direct aux films de la Blaxploitation des années soixante-dix, et plus particulièrement au film culte Foxy Brown. Elmore Leonard lui-même sera tellement conquis par cette réécriture qu'il qualifiera ce scénario de meilleure adaptation jamais tirée de l'une de ses œuvres.

Jackie Brown (Pam Grier), hôtesse de l'air, arrondit ses fins de mois en convoyant de l'argent liquide pour le compte d'un trafiquant d'armes, Ordell Robbie (Samuel L. Jackson). Un jour, un agent federal (Michael Keaton) et un policier de Los Angeles (Michael Bowen) la cueillent à l'aéroport. Ils comptent sur elle pour faire tomber le trafiquant. Jackie échafaude alors un plan audacieux pour doubler tout le monde lors d'un prochain transfert qui porte sur la modeste somme de cinq cent mille dollars. Mais il lui faudra compter avec les complices d'Ordell, qui ont des méthodes plutôt expéditives.

AlloCiné | Jackie Brown

Ce scénario est une horlogerie fine déguisée en promenade tranquille. Tarantino délaisse les éclats de violence gratuite pour se concentrer sur les silences, les regards et les attentes. Le point d'orgue scénaristique reste sans conteste la fameuse séquence de l'échange de sacs dans le centre commercial de Del Amo. Présentée successivement sous trois points de vue différents, cette scène est un modèle absolu de montage et de tension dramatique, prouvant que le réalisateur maîtrise le suspense spatial comme personne.

La véritable signature de Tarantino sur ce projet réside dans son flair incomparable pour le casting, notamment sa fâcheuse et sublime habitude de ressusciter des carrières oubliées. Pour incarner Jackie, il impose Pam Grier, l'égérie absolue de la Blaxploitation, qui avait pourtant auditionné en vain quelques années plus tôt pour un rôle secondaire dans Pulp Fiction. A ses côtés, il place Robert Forster dans le rôle de Max Cherry, un garant de caution fatigué mais profondément intègre. Pour la petite histoire, Forster n'avait même plus d'agent à l'époque et Tarantino a écrit le rôle spécialement pour lui après l'avoir croisé par hasard dans un restaurant. Ce choix audacieux portera ses fruits puisque l'acteur décrochera une nomination aux Oscars. Robert De Niro, pourtant très intéressé par le rôle de Max Cherry, accepte finalement avec une humilité rare de prêter ses traits à Louis Gara, un ancien taulard complètement abruti par la drogue, livrant une performance comique et désabusée d'une rare finesse. Samuel L. Jackson hérite quant à lui du rôle d'Ordell Robbie, un criminel capillairement audacieux dont la longue chevelure et le bouc tressé furent entièrement imaginés par l'acteur lui-même, s'inspirant des méchants des films de kung-fu de son enfance. Enfin, Michael Keaton apporte une belle dose de nervosité comique sous les traits de l'agent Ray Nicolette, un personnage qu'il reprendra d'ailleurs un an plus tard dans le film Hors d'atteinte de Steven Soderbergh.

Visuellement, Jackie Brown rompt de manière drastique avec l'esthétique pop et parfois criarde des premiers films de son auteur. La mise en scène se fait beaucoup plus classique, posée et élégante. Le plan d'ouverture est à ce titre une merveille de cinéma: un long travelling latéral montre Jackie, de profil, sur un tapis roulant d'aéroport, un hommage direct à l'introduction du film Le Lauréat. Pour la direction de la photographie, Tarantino fait appel à Guillermo Navarro, le futur chef opérateur attitré de Guillermo del Toro. Ensemble, ils baignent le film dans une lumière naturelle, chaude et légèrement poussiéreuse, qui retranscrit à merveille l'ambiance morose de la banlieue de Los Angeles et la mélancolie des centres commerciaux en déclin. La direction d'acteurs est elle aussi d'une retenue exemplaire. Tarantino canalise l'énergie habituellement débordante de ses comédiens pour filmer la lassitude de personnages qui ont passé la cinquantaine et réalisent que leurs meilleures années sont derrière eux. Le jeu de regards amoureux et pudique entre Pam Grier et Robert Forster insuffle au film une douceur romantique inédite chez le réalisateur.

On ne peut pas évoquer un film de Tarantino sans parler de sa musique, qui agit ici comme un personnage à part entière. La bande originale est une déclaration d'amour vibrante à la soul et au rhythm and blues des années soixante et soixante-dix. Dès les premières secondes, la voix chaleureuse de Bobby Womack sur le titre Across 110th Street pose le décor et annonce la couleur sociale du récit. Mais le véritable coup de génie musical réside dans l'utilisation des chansons du groupe The Delfonics, notamment La-La Means I Love You et Didn't I (Blow Your Mind This Time). Ces mélodies douces-amères deviennent le véhicule de l'amour naissant et secret que Max Cherry porte à Jackie. Lorsque Max achète la cassette du groupe pour pouvoir l'écouter dans sa voiture après l'avoir entendue chez Jackie, le spectateur assiste à l'une des scènes de séduction les plus subtiles et touchantes du cinéma moderne.

Le tournage de Jackie Brown regorge d'anecdotes savoureuses qui témoignent de l'ambiance à la fois sérieuse et cinéphile qui régnait sur le plateau. Pour les observateurs attentifs, la petite voiture blanche que conduit Jackie tout au long du film n'est autre que la Honda Civic de 1980 que pilotait Bruce Willis dans Pulp Fiction. Autre détail amusant, l'actrice Pam Grier a eu la surprise totale de découvrir son vieil ami Sid Haig, avec qui elle avait partagé l'affiche de nombreux films de série B dans les années soixante-dix, dans le rôle du juge lors de sa scène de tribunal, ce qui provoqua un fou rire mémorable en pleine prise. Enfin, pour les amateurs de statistiques tarantinesques, ce film se distingue par sa relative douceur visuelle: il s'agit de son œuvre la moins violente, avec seulement neuf coups de feu tirés à l'écran et un recours extrêmement limité aux effets de sang, privilégiant la tension psychologique aux explosions d'hémoglobine.

A sa sortie en salles en décembre 1997, le film reçoit un accueil critique globalement positif mais teinté d'une pointe de déception de la part d'une partie du public et des journalistes. Beaucoup s'attendaient à un nouveau choc visuel et verbal dans la lignée directe de Pulp Fiction et se sont retrouvés déstabilisés par ce drame criminel au rythme alangui, d'une durée de plus de deux heures et demie. Sur le plan commercial, le film est un succès honorable, rapportant près de soixante-quinze millions de dollars pour un budget modeste de douze millions, mais il reste loin des scores faramineux de son prédécesseur. Pourtant, le temps a fait son œuvre de la plus belle des manières. Au fil des décennies, la réputation de Jackie Brown n'a cessé de grandir auprès des cinéphiles et des critiques spécialisés. Aujourd'hui, il est fréquemment cité par les admirateurs les plus pointus du cinéaste comme son chef-d'œuvre absolu, un film d'une sensibilité rare qui prouve que derrière le provocateur bavard se cache un immense poète de la nostalgie et des cœurs brisés.

Putain, vous êtes vraiment la plus belle paire de minables qu'on puisse imaginer, j'ai jamais vu ça. Et t'as réussi à braquer une banque ? Et quand tu faisais des braquages, tu oubliais où tu avais foutu ta voiture ? Pas étonnant que tu as fait de la taule.

Mélanie Ralston interprétée par Bridget Fonda | Jackie Brown

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