C'est un labyrinthe. Un monstre de vieilles pierres qui est là depuis toujours. C'était là même avant le moulin. Il ne faut pas t'y aventurer, tu pourrais te perdre.

Le faune interprété par Doug Jones | Le Labyrinthe de Pan

Le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro (2006).
Le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro (2006).

Le Labyrinthe de Pan selon Patrick Horvath. Le Labyrinthe de Pan selon Patrick Horvath.
Beneath the Trees Where Nobody Sees: Rite of Spring #2 de Patrick Horvath (Couverture bis).

Dans le comic book Beneath the Trees Where Nobody Sees: Rite of Spring #2 (Horvath • IDW Publishing) Patrick Horvath parodie l'affiche du film Le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro sur une des nombreuses couvertures alternatives de sa BD. Ici, Ofelia interprétée par Ivana Baquero est remplacée par Sam Strong.

 

Si vous cherchez un film pour une soirée "Disney tranquille", passez votre chemin. En revanche, si vous voulez voir comment un cinéaste mexicain a réussi à transformer la noirceur de l'Espagne franquiste en une épopée fantastique absolument sublime, vous êtes au bon endroit. Sorti officiellement en Espagne le 11 octobre 2006, Le Labyrinthe de Pan (ou El laberinto del fauno en VO) n'est pas seulement un film de monstres, c'est un chef-d'œuvre de narration qui nous rappelle que les créatures sous le lit sont parfois moins effrayantes que les hommes en uniforme.

L'histoire du film commence bien avant 2006 dans les carnets de notes que Guillermo del Toro transporte partout avec lui. Le réalisateur, véritable amoureux du macabre et du merveilleux, trimballe l'idée d'un labyrinthe et d'un faune depuis des années. Fait intéressant, il a failli tout perdre lorsque l'un de ces précieux carnets a été oublié dans un taxi à Londres. Heureusement, le chauffeur, faisant preuve d'une honnêteté presque féerique, lui a rendu son bien. Del Toro y voyait une sorte de "suite spirituelle" à son précédent film, L'Echine du Diable, qui explorait déjà les traumatismes de la guerre civile espagnole à travers le prisme du fantastique. Le projet a mis du temps à se concrétiser car le cinéaste refusait les compromis des grands studios américains qui auraient sans doute transformé cette fable sombre en un film d'action plus consensuel.

Le scénario brille par sa structure en miroir. Chaque épreuve fantastique que traverse Ofélia fait écho à la violence de la réalité historique. Del Toro ne choisit jamais vraiment de nous dire si la magie est réelle ou si elle est le mécanisme de défense d'une enfant traumatisée, et c'est précisément ce qui rend l'intrigue si profonde et mélancolique.

Espagne, 1944. Fin de la guerre. Carmen (Ariadna Gil), récemment remariée, s'installe avec sa fille Ofélia (Ivana Baquero) chez son nouvel époux, le très autoritaire Vidal (Sergi López), capitaine de l'armée franquiste. Alors que la jeune fille se fait difficilement à sa nouvelle vie, elle découvre près de la grande maison familiale un mystérieux labyrinthe. Pan (Doug Jones), le gardien des lieux, une étrange créature magique et démoniaque, va lui révéler qu'elle n'est autre que la princesse disparue d'un royaume enchanté. Afin de découvrir la vérité, Ofélia devra accomplir trois dangereuses épreuves, que rien ne l'a préparée à affronter...

AlloCiné | Le Labyrinthe de Pan

Le scénario brille par sa structure en miroir. Chaque épreuve fantastique que traverse Ofélia fait écho à la violence de la réalité historique. Del Toro ne choisit jamais vraiment de nous dire si la magie est réelle ou si elle est le mécanisme de défense d'une enfant traumatisée, et c'est précisément ce qui rend l'intrigue si profonde et mélancolique.

Pour porter ce projet, Guillermo del Toro a fait des choix audacieux. Le rôle de l'antagoniste, le Capitaine Vidal, a été confié à Sergi López. Ce choix était surprenant car l'acteur était alors surtout connu pour des rôles de "bon gars" ou des comédies. Del Toro a insisté, persuadé que López pourrait incarner une malveillance froide et méthodique, et le résultat est l'un des méchants les plus détestables de l'histoire du cinéma. Face à lui, la jeune Ivana Baquero apporte une vulnérabilité et une détermination impressionnantes. Mais la véritable performance physique revient à Doug Jones, l'acteur fétiche du réalisateur. Campant à la fois le Faune et l'Homme Pâle, Jones devait passer cinq heures par jour au maquillage et apprenait ses répliques en espagnol phonétiquement, ne parlant pas un mot de la langue à l'époque.

Visuellement, le film est une leçon de cinéma. Del Toro utilise une mise en scène très fluide avec de nombreux mouvements de caméra qui lient les décors entre eux. La photographie de Guillermo Navarro, qui a d'ailleurs remporté un Oscar pour ce travail, repose sur un contraste de couleurs saisissant. Le monde "réel" est baigné de teintes froides, bleutées et métalliques, symbolisant l'oppression militaire. A l'inverse, le monde fantastique utilise des couleurs chaudes, des rouges et des dorés, évoquant le ventre maternel et les origines. Ce souci du détail se retrouve dans la direction d'acteurs, où chaque geste est chorégraphié pour renforcer cette atmosphère de conte de fées gothique.

On ne peut pas parler du Labyrinthe de Pan sans mentionner la musique de Javier Navarrete. Le thème principal est une simple berceuse fredonnée qui revient tout au long du film. C'est un choix de génie: la mélodie est à la fois douce, triste et inquiétante. Elle souligne parfaitement la perte de l'innocence d'Ofélia. Contrairement aux grandes partitions orchestrales épiques souvent associées à la fantasy, Navarrete a privilégié l'intimité, ce qui renforce l'aspect tragique de l'œuvre.

Le tournage n'a pas été de tout repos. Pour créer la créature de l'Homme Pâle (celle qui a des yeux dans les mains), Del Toro s'est inspiré d'une perte de poids drastique qu'il avait subie, observant les plis de sa propre peau. Une autre anecdote amusante concerne Stephen King: lors d'une projection privée, le maître de l'horreur s'est assis à côté de Del Toro. Pendant la scène de l'Homme Pâle, King a sursauté de peur, ce que le réalisateur mexicain considère encore aujourd'hui comme la plus grande récompense de sa carrière.

A sa sortie, le film a reçu une standing ovation de 22 minutes au Festival de Cannes, ce qui n'est pas rien quand on connaît l'exigence du public cannois. La critique a été quasi unanimement dithyrambique, saluant la capacité du film à traiter de sujets politiques graves avec une poésie macabre. Avec trois Oscars en poche, le film a connu un succès public mondial, prouvant que le cinéma de genre pouvait être pris au sérieux. Aujourd'hui, Le Labyrinthe de Pan est considéré comme un classique absolu. Il a influencé toute une génération de cinéastes en prouvant que les effets spéciaux pratiques et le maquillage (le "practical horror") auront toujours plus d'âme que le tout-numérique. Pour les fans, Ofélia reste le symbole d'une résistance spirituelle face à la barbarie, faisant du film une œuvre intemporelle qui continue de fasciner et d'émouvoir.

Tu deviens une grande fille et bientôt tu comprendras que la vie n'a rien d'un conte de fées. Le monde n'est que cruauté et il faudra bien que tu le saches même si ça fait mal. Ofelia, la magie ça n'existe pas. Ça n'existe ni pour toi, ni pour moi, ni pour personne.

Carmen interprétée par Ariadna Gil | Le Labyrinthe de Pan

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