Gloire à Satan !

Guy Woodhouse interprété par John Cassavetes | Rosemary's Baby

Rosemary's Baby de Roman Polanski (1968).
Rosemary's Baby de Roman Polanski (1968).

Rosemary's Baby selon Stephanie Hans.
The Neighbors #2 de Cadonici et S. Doyle (Couverture bis de Stephanie Hans).

Dans le comic book The Neighbors #2 (Cadonici et S. Doyle • Boom! Studios) le cover artist Stephanie Hans parodie l'affiche du film Rosemary's Baby de Roman Polanski sur une des couvertures alternatives de la BD. Ici, Rosemary Woodhouse interprétée par Mia Farrow est remplacée par Casey Gowdie et le bébé dans son landau se transforme en Isobel Gowdie.

 

Si vous pensiez que le plus dur avec l'arrivée d'un premier enfant était de choisir la couleur de la chambre ou de supporter les conseils non sollicités de la belle-mère, le film de Roman Polanski, sorti le 12 juin 1968 aux Etats-Unis, risque de sérieusement réviser vos priorités. Rosemary's Baby n'est pas seulement un film d'horreur, c'est une plongée claustrophobique dans la paranoïa ordinaire, là où le danger ne vient pas d'un monstre tapi dans un placard, mais de vos voisins un peu trop envahissants et de votre propre mari.

La genèse du projet est intimement liée à l'ascension de la Paramount sous l'égide de Robert Evans. Ce dernier, flairant le potentiel du roman éponyme d'Ira Levin avant même sa publication, décide d'en acquérir les droits. A l'époque, l'idée de traiter du satanisme de manière aussi frontale et moderne est un pari risqué, car le genre horrifique est alors dominé par les créatures gothiques de la Hammer ou les monstres de série B. Evans cherche un regard neuf, européen et sophistiqué pour porter cette histoire à l'écran, ce qui l'amène logiquement vers un jeune réalisateur qui commence à faire grand bruit.

Malgré les conseils de leur vieil ami Hutch (Maurice Evans), Guy Woodhouse (John Cassavetes) et sa jeune femme (Mia Farrow), enceinte, s'installent dans un immeuble new-yorkais vétuste, considéré par leur ami comme une demeure maléfique. Aussitôt, leurs voisins, Minnie (Ruth Gordon) et Roman Castevet (Sidney Blackmer), vieux couple d'Europe centrale, imposent leur amitié et leurs services. Si Guy accepte facilement ce voisinage, Rosemary s'en inquiète...

AlloCiné | Rosemary's Baby

Le choix de Roman Polanski pour la réalisation est une décision charnière qui va transformer un scénario de genre en un chef-d'œuvre de psychologie. Polanski, qui signe également l'adaptation, fait preuve d'une fidélité presque obsessionnelle au livre d'Ira Levin. Il traite le fantastique non pas comme un élément extérieur, mais comme une extension logique d'une réalité de plus en plus distordue. Son scénario est un modèle de construction, jouant constamment sur l'ambiguïté: Rosemary devient-elle folle ou est-elle réellement victime d'une conspiration diabolique ? Cette incertitude nourrit une tension qui ne faiblit jamais.

Le casting constitue l'autre coup de génie du film. Mia Farrow, avec sa silhouette frêle et sa coupe à la garçonne, incarne parfaitement l'innocence vulnérable mais résiliente. Son jeu, tout en nuances, nous permet de ressentir physiquement son épuisement et sa peur. A ses côtés, John Cassavetes apporte une ambiguïté troublante au personnage de Guy, le mari prêt à tout pour la gloire. Mais la véritable révélation reste le couple de voisins, incarné par Sidney Blackmer et surtout Ruth Gordon. Cette dernière offre une performance mémorable en Minnie Castevet, une voisine aussi agaçante que terrifiante, ce qui lui vaudra d'ailleurs l'Oscar de la Meilleure actrice dans un second rôle.

Sur le plan stylistique, Polanski et son directeur de la photographie, William A. Fraker, optent pour un naturalisme trompeur. La mise en scène utilise brillamment l'espace de l'appartement du célèbre immeuble Dakota à New York (celui-là même où John Lennon a été assassiné) pour créer un sentiment d'enfermement. La caméra se place souvent à hauteur d'homme, nous forçant à partager le point de vue limité de Rosemary. On se souvient de ce plan iconique où la caméra tente de regarder derrière un mur alors qu'une conversation téléphonique cruciale a lieu, nous laissant littéralement dans le flou. La photographie est lumineuse et élégante, évitant les clichés de l'horreur sombre pour mieux souligner l'anormalité de ce qui se trame en plein jour.

La musique de Krzysztof Komeda joue un rôle fondamental dans l'ambiance unique du film. Le thème principal, une berceuse fredonnée par Mia Farrow elle-même, est un coup de maître émotionnel. Sa mélodie douce et mélancolique contraste violemment avec les dissonances jazz et les sonorités plus expérimentales qui ponctuent les moments de crise. Cette bande-son ne se contente pas d'illustrer l'action, elle s'insinue sous la peau du spectateur, créant un malaise persistant que même le silence ne parvient pas à dissiper.

Le tournage ne fut pas de tout repos et a alimenté de nombreuses anecdotes. Mia Farrow, alors mariée à Frank Sinatra, a reçu ses papiers de divorce sur le plateau, car son époux ne supportait pas que le tournage prenne du retard. Fidèle à son souci de réalisme, Polanski a forcé l'actrice, pourtant végétarienne, à manger du foie de veau cru pour une scène célèbre, et l'a même poussée à traverser les rues de New York au milieu d'une circulation réelle sans cascadeur. Ces conditions extrêmes, bien que très très discutables, ont sans doute contribué à l'état de fragilité authentique que l'actrice dégage à l'écran.

A sa sortie, le film est un immense succès commercial et critique, propulsant Polanski au rang de star internationale. Les critiques de l'époque ont salué l'intelligence du récit et la finesse de la réalisation. Au fil des décennies, Rosemary's Baby est devenu un objet de culte pour les fans, restant une référence absolue pour de nombreux cinéastes, de Stanley Kubrick à Ari Aster. Son influence est palpable dans tout le cinéma d'horreur moderne qui privilégie l'atmosphère à l'action pure. Plus qu'un simple film sur le diable, il reste une étude fascinante sur l'aliénation sociale et la dépossession du corps féminin, ce qui le rend malheureusement toujours aussi pertinent aujourd'hui, et c'est un comble quand on connait les casseroles d'abus sexuels que se traîne le réalisateur depuis les années 70...

C'est un complot, ils veulent mon bébé !

Rosemary Woodhouse interprétée par Mia Farrow | Rosemary's Baby

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