Tu sais, c'est plus facile d'appuyer sur la gâchette que de jouer de la guitare. Il est plus facile de détruire que de créer.

El Mariachi interprété par Antonio Banderas | Desperado

Desperado de Robert Rodriguez (1995).
Desperado de Robert Rodriguez (1995).

Desperado selon Jesse Wichmann. Desperado selon Jesse Wichmann.
La Muerta: Retaliation #1 de Gomez et MacLean (Couverture bis de Jesse Wichmann).

Dans le comic book La Muerta: Retaliation #1 - "La Muerta Chapiter 6" (Gomez et MacLean • Coffin Comics) le cover artist Jesse Wichmann parodie l'affiche du film Desperado de Robert Rodriguez sur une des nombreuses couvertures alternatives de la BD. Ici, El Mariachi interprété par Antonio Banderas est remplacé par Maria Diaz alias La Muerta.

 

Si vous étiez devant un grand écran au milieu des années quatre-vingt-dix, il y a de fortes chances pour que votre mémoire ait conservé l'image gravée à l'acide d'un homme en costume de mariachi noir, marchant au ralenti devant une énorme explosion sans même daigner tourner la tête. Ce film, c'est Desperado. Sorti sur les écrans américains le 25 août 1995, le deuxième long-métrage de Robert Rodriguez a marqué au fer rouge le cinéma d'action de sa décennie. Entre romantisme désespéré, cascades cartoonesques et répliques savoureuses, cette œuvre singulière mérite qu'on s'y replonge avec un œil à la fois nostalgique et critique. Prenez votre étui à guitare, installez-vous confortablement au comptoir, et laissez-nous vous raconter comment ce joyau brut a été façonné.

Pour comprendre la naissance de Desperado, il faut impérativement remonter à celle de son grand frère spirituel, El Mariachi, réalisé en 1992. A l'époque, Robert Rodriguez n'a que vingt-trois ans et emballe ce premier opus pour la somme dérisoire de sept mille dollars, récoltée en grande partie en se portant volontaire pour des tests de médicaments de laboratoire. Contre toute attente, ce coup d'essai artisanal et ultra-dynamique impressionne la Columbia Pictures, qui flaire immédiatement le talent du jeune prodige texan. Plutôt que de simplement distribuer la suite directe que Rodriguez avait en tête sous le titre El Pistolero, le studio décide de lui octroyer un budget mille fois supérieur, soit environ sept millions de dollars. Ce bond financier colossal permet au cinéaste de s'offrir une véritable production hollywoodienne tout en conservant une liberté artistique rare, lui permettant de réinventer son propre concept avec les moyens logistiques dont il rêvait la nuit dans ses laboratoires cliniques.

Au nord du Mexique, Desperado (Antonio Banderas), le guitariste à la gâchette facile, parcourt le pays pour venger sa bien-aimée, abattue par un puissant trafiquant de drogue. Sa route est jonchée des cadavres de ceux qui ont tenté de l'arrêter ou n'ont pas répondu à ses questions.

AlloCiné | Desperado

L'histoire de Desperado ne brille pas nécessairement par sa complexité narrative, et c'est bien là une force qu'il assume sans complexe. Le récit emprunte sans vergogne les codes éculés du western classique et du film de vengeance, il les détourne constamment par un sens inné du burlesque et de l'excès dramatique qui évite au long-métrage de sombrer dans le premier degré plombant.

Le succès de Desperado repose en immense partie sur son couple principal dont l'alchimie crève l'écran. Pour remplacer Carlos Gallardo, le protagoniste du premier volet qui reste ici impliqué en tant que producteur et acteur secondaire, Rodriguez jette son dévolu sur l'acteur espagnol Antonio Banderas. Ce choix audacieux offre au comédien son premier grand rôle d'action à Hollywood, dans lequel il insuffle un charisme animal, une sensualité ténébreuse et un sens de l'autodérision irrésistible. A ses côtés, la magnétique Salma Hayek décroche le rôle de sa vie après avoir été repérée par le réalisateur dans un téléfilm confidentiel. Pourtant, la production avait d'autres plans et insistait pour auditionner une certaine Jennifer Lopez pour le rôle de Carolina. Robert Rodriguez s'est vigoureusement battu pour imposer l'actrice mexicaine, décelant chez elle ce mélange parfait de fragilité et de tempérament de feu qui fait aujourd'hui le sel du film.

Le reste de la distribution est un véritable festival de gueules de cinéma savamment choisies. Le rôle du cruel Bucho devait initialement être tenu par le légendaire Raúl Juliá, mais le décès prématuré de ce dernier juste avant le début des prises de vues a contraint l'équipe à réattribuer le rôle en urgence au très charismatique Joaquim de Almeida. Pour le reste, Rodriguez s'entoure de sa bande d'habitués et d'amis talentueux. Steve Buscemi est impeccable en faire-valoir bavard, Cheech Marin incarne un barman suspect à la perfection, et Danny Trejo fait sa toute première apparition mémorable sous la caméra du réalisateur dans le rôle d'un tueur silencieux adepte des couteaux de lancer.

Visuellement, Desperado est une véritable décharge d'adrénaline qui témoigne de l'amour fou de son réalisateur pour le cinéma d'action asiatique et le western spaghetti de Sergio Leone. Robert Rodriguez assume pleinement un découpage ultra-cut, des mouvements de caméra frénétiques et un sens du cadre qui flirte constamment avec la bande dessinée. Sous la lumière chaude et contrastée du talentueux directeur de la photographie Guillermo Navarro, le film acquiert une identité visuelle saturée, presque brûlante, sublimant la poussière du désert et la sueur des visages. La direction d'acteurs de Rodriguez est elle aussi très singulière, demandant à ses comédiens d'adopter des postures iconiques poussées à l'extrême, proches du cartoon, tout en conservant une sincérité émotionnelle étonnante lors des scènes intimistes.

On ne peut pas évoquer ce film sans parler de sa partition musicale, qui agit comme un véritable personnage à part entière. La bande-son de Desperado est un chef-d'œuvre de rock chicano et de ballades poussiéreuses, portée par le groupe Los Lobos et la formation Tito & Tarantula. Le morceau d'ouverture, la fameuse Canción del Mariachi, interprétée avec brio par Antonio Banderas lui-même guitare à la main, pose instantanément l'ambiance et transforme le personnage en une légende vivante avant même qu'il n'ait tiré sa première cartouche. Les riffs de guitare électrique saturés soulignent chaque affrontement avec une efficacité redoutable, tandis que des contributions d'artistes majeurs comme Dire Straits ou Carlos Santana viennent parfaire cette atmosphère moite et désespérément cool.

Le tournage de Desperado regorge d'anecdotes savoureuses qui témoignent de l'esprit de débrouille permanent de Robert Rodriguez, même avec un budget confortable. Pour économiser de l'argent et maintenir le rythme effréné des prises de vues, le réalisateur n'a engagé que deux cascadeurs pour l'intégralité du film. Pour créer l'illusion d'une armée de sbires à la solde de Bucho, Rodriguez s'amusait à faire mourir les mêmes cascadeurs à l'écran de multiples fois en changeant simplement leurs costumes, en leur ajoutant de fausses moustaches, des perruques ou des lunettes de soleil d'une scène à l'autre.

Une autre anecdote mémorable concerne la présence indispensable de Quentin Tarantino, grand ami du cinéaste, venu faire un caméo mémorable. Sa scène, durant laquelle il raconte une blague particulièrement grivoise et absurde impliquant un verre de bière et un barman, a été largement improvisée et étirée pour le plaisir des spectateurs, avant que son personnage ne subisse un sort funeste quelques secondes plus tard. Les plus observateurs noteront également que l'étui à guitare de Carolina renferme brièvement une arme très particulière: un pistolet dissimulé dans une boucle de ceinture en forme de membre masculin. Cet accessoire excentrique, fabriqué à l'origine pour ce film, deviendra plus tard l'arme emblématique du personnage de Sex Machine dans Une Nuit en Enfer, le film suivant de Rodriguez.

A sa sortie en salles en 1995, Desperado reçoit un accueil critique relativement partagé. Si certains journalistes saluent l'énergie folle, l'humour ravageur et la virtuosité technique de ce jeune cinéaste autodidacte, d'autres lui reprochent une violence trop esthétisée et un manque cruel de substance scénaristique. Le public, de son côté, ne boude pas son plaisir et offre au film un succès commercial tout à fait honorable, avec cinquante-huit millions de dollars de recettes mondiales pour un investissement initial minime.

Au fil des années, le statut du film a considérablement évolué pour atteindre celui d'œuvre culte incontournable. Les fans de cinéma de genre continuent de célébrer la générosité sans borne de cette œuvre qui a prouvé qu'on pouvait insuffler l'esprit du cinéma indépendant au sein d'une machine hollywoodienne. Desperado a non seulement définitivement lancé les carrières internationales d'Antonio Banderas et de Salma Hayek, mais il a également redéfini les contours du cinéma d'action moderne, influençant de nombreux réalisateurs dans leur manière de filmer les gunfights avec une dimension presque chorégraphique et musicale. Robert Rodriguez signera d'ailleurs un troisième volet en 2003, Il était une fois au Mexique, mais sans jamais réussir à retrouver la fraîcheur et l'équilibre miraculeux de ce voyage sanglant et enivrant au cœur de Santa Cecilia.

J'ai utilisé une partie de l'argent pour garder cet endroit ouvert. Et j'ai caché le reste en me disant que si un jour les choses tournaient vraiment mal ici, j'aurais l'argent pour partir. Mais je ne peux pas partir. Parce qu'une fois dedans, tu ne peux pas en sortir.

Carolina interprétée par Salma Hayek | Desperado

##003194##
Retour à l'accueil