La mer a ses amants qui s'enivrent de vent
La mer a ses amants qui se grisent à ses fêtes

Alain Barrière | A regarder la Mer


Dans Superdupont - Tome 2 - "Amour et forfaiture" (Solé et Lob • Fluide Glacial) Jean Solé croque Alain Barrière dans son propre rôle le temps d'une case dans l'histoire "L'intox"Superdupont apprend à un jeune métaleux déluré ce que c'est que la vraie musique française.
(L'image est tirée de la planche 8, case 4).

 

Louis Alain Bellec, dit Alain Barrière (1935-2019) est un auteur-compositeur-interprète français. Né sous le vent de la Bretagne, ce jeune ingénieur diplômé de l'Ecole nationale supérieure d'arts et métiers ne se destinait pas franchement à faire chavirer les cœurs sur les ondes radio. Pourtant, derrière la rigueur des calculs techniques se cachait une sensibilité à fleur de peau et une voix de baryton capable de transformer n'importe quel texte en une épopée sentimentale. En troquant sa règle à calcul contre une guitare, il a entamé un parcours qui allait le mener des sommets de l'Eurovision aux tourments d'une vie de rebelle solitaire.

Le grand public le découvre véritablement en 1963 avec le titre devenu légendaire Elle était si jolie, qu'il interprète pour représenter la France au concours de l'Eurovision. S'il ne finit qu'à la cinquième place, il gagne bien plus qu'un trophée en s'installant durablement dans le patrimoine sonore des Français. Sa carrière explose alors et les succès s'enchaînent avec une régularité presque insolente. C'est l'époque de Ma vie, une chanson fleuve où il déploie une puissance vocale impressionnante et un sens du drame qui devient sa signature. Alain Barrière n'est pas un chanteur yéyé qui se contente de sourire pour les photographes, il impose un style de crooner à la française, élégant mais déjà empreint d'une certaine mélancolie.

Au-delà de ces premiers éclats, Barrière a su bâtir une véritable cathédrale de tubes qui ont squatté les sommets des hit-parades pendant des décennies. On pense inévitablement à l'incontournable Tu t'en vas, ce duo avec Noëlle Cordier qui est devenu malgré lui l'hymne officiel de toutes les séparations sur les quais de gare. Mais sa discographie regorge d'autres pépites comme Emporte-moi ou A regarder la mer, des morceaux où il perfectionne son art de transformer la contemplation marine en mélodrame orchestral. Il a aussi prouvé qu'il savait muscler son jeu avec Rien qu'un homme, affirmant une virilité sensible qui tranchait avec les standards plus lisses de l'époque. Ces titres ne sont pas seulement des chansons, ce sont des marqueurs temporels qui ont permis à toute une génération de mettre des mots, et surtout des cordes de violon, sur leurs propres émois amoureux.

Cependant, l'homme derrière l'idole est loin d'être un produit docile de l'industrie du disque. Trop entier pour se laisser dicter sa conduite par les majors du disque, il décide de construire son propre royaume en Bretagne en créant le Stirvent, un complexe de spectacle pharaonique à Carnac qui comprend une discothèque, un théâtre et un restaurant. Cette aventure entrepreneuriale, bien que poétique dans son intention, s'avère être un gouffre financier monumental qui marquera le début de ses déboires avec le fisc. Sa carrière musicale en pâtit forcément, car l'artiste passe autant de temps à gérer ses dettes et ses procès qu'à composer des mélodies. Il finit par s'exiler aux Etats-Unis puis au Canada, fuyant une administration française qu'il juge harcelante, ce qui ajoute une dimension tragique et romanesque à son personnage.

D'un point de vue critique, l'œuvre d'Alain Barrière est un fascinant mélange de génie mélodique et de redondance stylistique. On ne peut que saluer son incroyable capacité à composer des refrains qui restent gravés dans la mémoire collective. Sa voix est un instrument pur, puissant et chaleureux, capable d'une justesse émotionnelle rare. En revanche, on peut parfois regretter une certaine complaisance dans l'orchestration grandiloquente qui finit par dater certains de ses morceaux. Son refus de s'adapter aux évolutions musicales des années quatre-vingt a figé son répertoire dans une esthétique certes charmante, mais parfois un peu trop tournée vers le rétroviseur.

Malgré les éclipses et les exils, Alain Barrière est toujours revenu vers son public, prouvant que sa cote d'amour restait intacte. Ses derniers albums, bien que moins médiatisés, ont montré un artiste qui n'avait rien perdu de sa superbe vocale, même si l'amertume pointait parfois entre deux vers. Il s'est éteint en 2019, laissant derrière lui l'image d'un homme qui a vécu selon ses propres règles, quitte à se brûler les ailes. Au-delà des clichés sur le chanteur pour dames, il reste de lui une exigence artistique réelle et un catalogue de chansons qui, malgré les ans, continuent de résonner avec une sincérité désarmante pour quiconque a déjà eu le cœur un peu trop lourd.

Je ne suis qu'un homme, rien qu'un homme
Qui traîne sa vie aux quatre vents
Qui rêve d'été et de printemps
Lorsque vient l'automne et les tourments

Alain Barrière | Rien qu'un Homme

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