Cross sur la bosse
28 oct. 2026Je vais te porter chance. Touchez ma bosse. Allez-y, touchez-la.
Vincenzo Moretto interprété par Tomás Milián | Brigade spéciale
Brigade spéciale d'Umberto Lenzi (1976).
Tyler Cross - Vintage and Badass de Brüno et Fabien Nury (Page 129).
Dans le hors-série Vintage and Badass: Le cinéma de Tyler Cross (Brüno et Nury • Dargaud) Brüno Thielleux pastiche l'affiche du film Brigade spéciale d'Umberto Lenzi sur une planche de sa BD. Ici, on reconnaît bien Vincenzo Moretto, dit Le Bossu interprété par Tomás Milián le tout à la sauce Tyler Cross.
Lorsque Brigade spéciale (intitulé Roma a mano armata en VO) déboule dans les salles de cinéma italiennes le 25 février 1976, le public sait déjà à quel genre de déflagration il va assister. Nous sommes en plein âge d'or du poliziottesco, ce sous-genre du cinéma d'exploitation italien où la police n'attend pas la fin des procédures administratives pour distribuer des tatanes. Réalisé par le bouillonnant Umberto Lenzi, le film s'impose immédiatement comme l'un des spécimens les plus représentatifs, nerveux et décomplexés de cette époque révolue où la pétarade urbaine était reine.
La genèse du projet s'inscrit au cœur d'une Italie secouée par les "Années de plomb", une période marquée par une instabilité politique majeure, la montée du terrorisme et une criminalité galopante dans les grandes métropoles. Face au sentiment d'insécurité croissant, le cinéma bis italien flaire le bon filon et répond aux attentes d'un public friand de justice expéditive. Le producteur Luciano Martino et le cinéaste Umberto Lenzi, forts du succès de leurs précédentes incursions dans le polar violent comme La Rançon de la peur, décident de surfer sur la popularité naissante de Maurizio Merli. L'idée est simple: offrir au public une surenchère d'action, d'affrontements musclés et de poursuites pétaradantes au cœur de la capitale.
Désavoué par sa hiérarchie, le commissaire Tanzi (Maurizio Merli) doit quitter Milan. Sommé de respecter la loi et le protocole en matière de procédures, on tente de lui faire la leçon sur ses méthodes brutales, jugées trop expéditives. Sa mutation à Rome où sévit un psychopathe de la pire engeance, Vincenzo Moretto dit "Le Bossu" (Tomás Milián), ont raison de ces bonnes résolutions.
AlloCiné | Brigade spéciale
Le scénario, concocté par Dardano Sacchetti d'après un sujet d'Umberto Lenzi, ne s'embarrasse pas de fioritures narratives. Le récit est rythmé par les frictions entre le commissaire et ses supérieurs hiérarchiques qui prônent le respect de la loi, mais aussi avec sa compagne Anna, une juge pour enfants persuadée que la réhabilitation sociale l'emporte sur la répression pure. Cette opposition apporte une touche de débat sociétal, même si l'intrigue préfère rapidement laisser la place aux coups de poing et aux fusillades.
Côté casting, le film réunit un duo d'acteurs devenu légendaire. D'un côté, Maurizio Merli incarne le commissaire Tanzi avec sa moustache impeccable, son blouson de cuir et son regard d'acier, érigeant le prototype du flic implacable. De l'autre, Tomás Milián prête ses traits au vilain Vincenzo Moretto, alias Le Bossu. On retrouve également Ivan Rassimov dans le rôle du gangster marseillais Tony Parenzo, ainsi que l'acteur américain Arthur Kennedy dans le rôle du supérieur hiérarchique dépassé. La comédienne Maria Rosaria Omaggio complète la distribution dans le rôle de la juge pour enfants, apportant un contrepoint éthique face aux méthodes brutes de l'inspecteur.
Sur le plan stylistique, la mise en scène d'Umberto Lenzi privilégie un rythme trépidant et une énergie quasi hystérique. Le réalisateur orchestre des séquences d'action devenues mémorables, comme la course-poursuite sur les toits de Rome, l'affrontement choc dans les abattoirs ou la prise d'otages tendue dans une banque. La photographie de Federico Zanni adopte une esthétique brute, presque documentaire, faisant un usage intensif des zooms agressifs et des gros plans serrés typiques des années 1970. En ce qui concerne la direction d'acteurs, le contraste est saisissant: face au jeu monolithique, droit et stoïque de Maurizio Merli, Tomás Milián livre une prestation exubérante, théâtrale et totalement déjantée, cabotinant avec un plaisir contagieux dans la peau de ce psychopathe teigneux.
Impossible d'évoquer l'atmosphère de Brigade spéciale sans saluer sa bande originale trépidante composée par le maestro Franco Micalizzi. Fini la mélancolie douce-amère: Micalizzi livre une partition d'une efficacité redoutable, portée par des cuivres rugissants, des guitares électriques et une section rythmique funky. Chaque poursuite en Alfa Romeo se trouve propulsée par ce thème musical cuivré qui est devenu, au fil du temps, l'un des hymnes les plus emblématiques du cinéma policier italien de cette décennie.
Les coulisses du tournage ont été marquées par une rivalité entre les deux vedettes masculines. L'entente entre Merli et Milian était particulièrement tendue sur le plateau, chacun cherchant à tirer la couverture à soi et à imposer sa présence à l'écran. Milian, agacé par le charisme rigide de Merli, préférait apporter une touche d'excentricité baroque à son personnage pour voler la vedette. Cette compétition d'égos a finalement profité au film en insufflant une véritable tension à l'écran. Par ailleurs, le tournage s'est déroulé dans les rues réelles de Rome, souvent sans autorisations officielles complètes pour les cascades automobiles, ce qui confère aux poursuites leur réalisme brut et leur côté dangereusement improvisé.
A sa sortie en Italie, Brigade spéciale subit les foudres d'une grande partie de la critique institutionnelle, qui reproche au film sa violence gratuite, sa simplification manichéenne et son idéologie jugée réactionnaire, voire sécuritaire. Cependant, cette tiédeur critique n'empêche absolument pas le film d'être un immense succès populaire. Avec plus de 1,6 milliard de lires récoltées au box-office italien, le métrage confirme l'engouement massif des spectateurs pour ces polars nerveux. Au fil des décennies, le regard sur le film a considérablement évolué. Réhabilité par les cinéphiles et les spécialistes du cinéma de genre, Brigade spéciale est aujourd'hui considéré comme un fleuron incontournable du poliziottesco. De grands cinéastes contemporains, à commencer par Quentin Tarantino, n'ont jamais caché leur admiration pour l'énergie communicative du film.
##003242##Il n'y aura pas de tentative de suicide cette fois, car je vais te tuer moi-même. Comme un chien sauvage.
Francesco Caputo interprété par Giampiero Albertini | Brigade spéciale