Tyler a peur
13 août 2026J'essaie de faire des films qui parlent des mécanismes d'une société comme la nôtre, ce qui correspond à une quête d'une once de vérité. Pour moi, il est nécessaire de considérer le cinéma comme un moyen de communication de masse, au même titre que le théâtre et la télévision.
Gian Maria Volontè
Un juge en danger de Damiano Damiani (1977).
Tyler Cross - Vintage and Badass de Brüno et Fabien Nury (Page 127).
Dans le hors-série Tyler Cross - Vintage and Badass (Brüno et Nury • Dargaud) Brüno Thielleux pastiche le film Un juge en danger de Damiano Damiani sur une des planches de sa BD. Ici, on reconnaît les policiers Ludovico Graziano (Damiano Damiani) et Pastorino (Giuseppe Fazio), le tout à la sauce Tyler Cross.
En Italie à la fin des années soixante-dix, le climat social est électrique et la routine policière et judiciaire consiste grosso modo à éviter de se faire trouer la peau à chaque coin de rue. C'est dans cette ambiance joyeuse et suffocante que nous plonge le réalisateur Damiano Damiani avec son film Un juge en danger, sorti à l'origine en Italie sous le titre beaucoup plus évocateur de Io ho paura (littéralement "J'ai peur") le 6 octobre 1977. En France, il aura fallu patienter jusqu'au 17 mai 1978 pour découvrir cette pépite noire sur grand écran. Loin des flics d'acier sans peur et sans reproche qui pullulaient alors dans le cinéma d'action, ce long-métrage choisit de poser une question bien plus humaine: et si le courage consistait d'abord à admettre que l'on tremble de peur ?
Pour comprendre comment est né ce projet, il faut se replonger dans la sombre marmite des "Années de plomb" italiennes. A cette époque, la réalité dépasse la fiction d'une manière effrayante. Le film s'inspire directement de drames réels qui ont traumatisé le pays, notamment l'assassinat à Rome du magistrat Vittorio Occorsio en juillet 1976 par un groupuscule néofasciste, ainsi que celui du juge Francesco Coco à Gênes par les Brigades rouges un mois plus tôt. Fatigué de voir le cinéma d'exploitation simplifier ces événements tragiques à coups de fusillades gratuites, Damiano Damiani décide de s'attaquer de front au sujet. Son but est de montrer comment des éléments corrompus de l'appareil d'Etat, les fameux services secrets déviés, tirent les ficelles du terrorisme pour manipuler l'opinion publique et maintenir un ordre autoritaire. Le scénario, coécrit par le réalisateur et le brillant Nicola Badalucco, est un modèle de précision horlogère.
Le brigadier Graziano (Gian Maria Volontè) est chargé de surveiller un juge (Erland Josephson) intègre et droit. Ensemble ils découvrent l'existence d'une organisation extrémiste, dirigée par le plus dangereux terroriste italien et un membre influent des services secrets.
IMDb | Un juge en danger
Le choix du casting s'avère absolument magistral et joue constamment sur le contre-emploi. Pour incarner le brigadier Graziano, Damiani recrute l'immense Gian Maria Volontè. Acteur fétiche du cinéma politique engagé, habitué aux rôles de leaders syndicaux ou de flics sadiques et autoritaires, Volontè livre ici une prestation bouleversante de fragilité. Sa réplique la plus célèbre du film, où il demande au greffier de mettre textuellement au procès-verbal qu'il a peur, résume à elle seule la portée universelle de son personnage. Face à lui, le rôle du bienveillant juge Cancedda est confié à Erland Josephson. Figure de proue du cinéma intellectuel suédois et acteur fétiche d'Ingmar Bergman, Josephson apporte une mélancolie nordique et une douceur décalée inédites dans ce type de polar urbain. Enfin, le redoutable Mario Adorf, d'ordinaire abonné aux rôles de brutes épaisses dans les séries B italiennes, surprend tout le monde en prêtant sa silhouette trapue au manipulateur et très sophistiqué juge Moser.
Sur le plan visuel et stylistique, Damiano Damiani refuse le spectaculaire et privilégie une mise en scène étouffante et clinique. La caméra colle aux visages fatigués et traque les regards fuyants dans des espaces confinés. Luigi Kuveiller, le chef opérateur légendaire de Les Frissons de l'angoisse de Dario Argento, baigne le film dans une palette de gris, de beiges et de marrons ternes, transformant la capitale italienne en un labyrinthe de béton humide et de bureaux administratifs kafkaïens. Les acteurs sont dirigés avec un réalisme brut, privilégiant les silences lourds aux tirades héroïques, ce qui renforce l'authenticité quasi-documentaire de cette descente aux enfers.
La partition musicale de Riz Ortolani vient couronner cette ambiance de paranoïa généralisée. Si le compositeur est célèbre pour ses envolées mélodiques romantiques, il propose ici une bande-son radicalement différente, dominée par des synthétiseurs agressifs, des percussions répétitives et des cuivres stridents. Cette musique électronique oppressante agit comme les battements de cœur affolés du brigadier Graziano, enveloppant chaque scène d'une tension psychologique presque intolérable qui ne laisse jamais respirer le spectateur.
Bien que le long-métrage soit un brûlot politique hautement inflammable, il a curieusement été produit par Luigi et Aurelio De Laurentiis, des producteurs d'ordinaire plus enclins à financer de grands succès populaires et commerciaux. L'actrice Angelica Ippolito, qui interprète Gloria, la compagne du brigadier Graziano à l'écran, était la véritable compagne de Gian Maria Volontè à la ville. Cette complicité authentique nourrit les rares moments d'intimité et de tendresse du film, offrant un contrepoint salvateur à la noirceur du récit.
Lors de sa sortie dans les salles italiennes à l'automne 1977, le film rencontre un succès public retentissant, engrangeant plus d'un milliard et sept cents millions de lires de l'époque. Ce triomphe au box-office s'explique par le fait que le film verbalisait enfin l'angoisse indicible que ressentait quotidiennement la population italienne face à la violence politique. Du côté de la critique, l'accueil fut plus contrasté: certains commentateurs de gauche reprochèrent à Damiani son pessimisme noir et sa propension aux complots, tandis que d'autres saluèrent son courage politique exemplaire. Avec les décennies, Un juge en danger a gagné un statut de film culte indiscutable chez les cinéphiles.
##003166##Etre acteur est avant tout une question de choix existentiel: soit vous exprimez les structures conservatrices de la société et vous n'êtes rien d'autre qu'un outil aux mains du pouvoir, soit vous mettez en lumière les composantes progressistes de cette société afin de tenter d'établir une relation révolutionnaire entre l'art et la vie.
Gian Maria Volontè