A votre tour de voir les ténèbres !

L'aveugle interprété par Stephen Lang | Don't Breathe

Don't Breathe: La Maison des ténèbres de Fede Álvarez (2016).
Don't Breathe: La Maison des ténèbres de Fede Álvarez (2016).

Don't Breathe selon Tony Fleec.
Feral #21 de Trish Forstner, Tone Rodriguez et Tony Fleecs (Couverture bis).

Dans le comic book Feral #21 - "Ghost Story" (Forstner, Rodriguez et Fleecs • Image Comis) le cover artist Tony Fleecs parodie l'affiche du film Don't Breathe: La Maison des ténèbres de Fede Álvarez sur une des nombreuses couvertures alternatives de la BD. Ici, Rocky interprétée par Jane Levy est remplacée par Elsie.

 

Si vous pensiez qu'un cambriolage ciblant un pauvre vieux monsieur non voyant habitant dans un quartier désert de Détroit s'annonçait comme une promenade de santé, vous n'avez clairement pas vu le deuxième long-métrage de Fede Álvarez. Sorti sur les écrans américains le 26 août 2016 sous le titre original particulièrement évocateur de Don't Breathe, ce thriller horrifique à l'efficacité redoutable a rapidement redéfini les règles du huis clos sous tension. En France, il aura fallu patienter jusqu'au 5 octobre de la même année pour découvrir ce projet sous le titre un poil plus classique de Don't Breathe: La Maison des ténèbres. Ce film bouscule nos attentes en transformant une proie facile en un prédateur implacable, prouvant au passage qu'un bon cauchemar cinématographique n'a pas besoin de monstres surnaturels pour faire grimper notre rythme cardiaque à des hauteurs déraisonnables.

La genèse de ce projet s'apparente à une véritable réponse d'orgueil de la part de son réalisateur. Après avoir livré en 2013 un remake d'un sanglant absolu du classique Evil Dead de Sam Raimi, Fede Álvarez s'est retrouvé face à une avalanche de critiques lui reprochant de trop s'appuyer sur le gore outrancier et les sursauts faciles pour effrayer son public. Piqué au vif, le cinéaste uruguayen s'est mis en tête, avec son co-scénariste Rodo Sayagues, de concevoir un projet radicalement inverse où la peur naîtrait de l'absence presque totale de dialogue, d'un espace confiné, d'un suspense millimétré et, surtout, d'un silence de mort. Le concept de Don't Breathe venait de naître avec l'ambition farouche de prouver que le réalisateur maîtrisait l'art de la tension pure bien au-delà de la simple hémoglobine.

L'écriture du scénario repose sur un renversement machiavélique des codes du sous-genre très balisé du home invasion. En temps normal, nous tremblons pour les résidents harcelés par de sadiques intrus, mais Álvarez choisit ici de brouiller les repères moraux en inversant les rôles. L'intelligence du script est de nous forcer à compatir avec des criminels tout en révélant progressivement la nature profondément dérangeante et glauque du propriétaire, notamment lors d'un twist mémorable impliquant une pipette de cuisine qui a laissé plus d'un spectateur bouche bée de dégoût.

Pour échapper à la violence de sa mère (Katia Bokor) et sauver sa jeune sœur (Emma Bercovici) d'une existence sans avenir, Rocky (Jane Levy) est prête à tout. Avec ses amis Alex (Dylan Minnette) et Money (Daniel Zovatto), elle a déjà commis quelques cambriolages, mais rien qui leur rapporte assez pour enfin quitter Détroit. Lorsque le trio entend parler d'un aveugle (Stephen Lang) qui vit en solitaire et garde chez lui une petite fortune, ils préparent ce qu'ils pensent être leur ultime coup. Mais leur victime va se révéler bien plus effrayante, et surtout bien plus dangereuse que ce à quoi ils s'attendaient...

AlloCiné | Don't Breathe

Pour porter une telle confrontation, le choix du casting s'est avéré déterminant. Fede Álvarez a immédiatement pensé à Jane Levy, qu'il avait déjà malmenée dans Evil Dead, pour incarner Rocky. Dylan Minnette prête quant à lui sa mine inquiète et ses instincts plus prudents au personnage d'Alex, tandis que Daniel Zovatto incarne à la perfection le fougueux et arrogant Money. Mais la véritable force de la distribution réside dans le choix de Stephen Lang pour incarner cet homme aveugle et sans nom. Sa musculature, son visage taillé à la serpe et sa présence monolithique confèrent instantanément au personnage une dimension mythologique de minotaure moderne arpentant son propre labyrinthe de cauchemar.

Sur le plan stylistique, la mise en scène d'Álvarez et la photographie de Pedro Luque s'associent pour faire de la maison un personnage à part entière. Dès l'intrusion des personnages, la caméra s'aventure dans un somptueux et fluide plan-séquence explorant la géographie des lieux, révélant subtilement aux spectateurs les éléments clés du décor, des outils suspendus à la trappe cachée, pour mieux poser les enjeux dramatiques à venir. La direction de la photographie joue habilement avec des teintes désaturées et poisseuses de Détroit avant de plonger les protagonistes dans l'obscurité quasi totale d'un sous-sol. Lors de cette séquence anthologique en vision nocturne, le réalisateur inverse brillamment le rapport de force puisque le prédateur non voyant se retrouve alors dans son élément le plus naturel, privant les personnages et le public de tout repère visuel rassurant.

Le jeu d'acteur, extrêmement physique et presque dénué de mots, a exigé un dévouement total de la part des comédiens. Stephen Lang, dont le personnage prononce moins d'une centaine de mots durant l'intégralité du film, a dû s'entraîner intensément aux techniques de déplacement des personnes non voyantes afin de rendre sa traque parfaitement crédible à l'écran. Pour accentuer l'immersion et la désorientation, l'acteur portait des lentilles de contact spéciales qui réduisaient sa vision de près de soixante pour cent, une contrainte d'autant plus difficile à gérer que le tournage se déroulait principalement dans des conditions de très faible luminosité. Les jeunes acteurs ont eux aussi été équipés de lentilles simulant une dilatation extrême des pupilles pour la scène du sous-sol, ce qui limitait grandement leur vue réelle et transmettait ainsi à l'écran une terreur authentique et palpable.

Cette rigueur technique se retrouve également dans la conception de la bande originale, confiée au compositeur espagnol Roque Baños. Plutôt que de recourir à un orchestre symphonique classique qui aurait pu atténuer l'ambiance claustrophobique du métrage, Baños a opté pour un concept original selon lequel la maison elle-même devait générer sa propre musique. En collaboration avec l'Anarchestra, un collectif spécialisé dans la création d'instruments de musique à partir d'objets de récupération, le compositeur a enregistré des bruits de tuyaux métalliques frappés, de scies vibrantes, de réservoirs de gaz percutés et de câbles tendus. Le piano traditionnel n'intervient que pour souligner de très rares moments d'émotion dramatique, laissant le reste du temps une partition industrielle et dissonante se fondre magistralement avec les silences étouffants et le design sonore oppressant du film.

Le tournage, bien que censé se dérouler dans les banlieues sinistrées et abandonnées de Détroit pour accentuer la sensation d'isolement social et économique des protagonistes, a en réalité été principalement délocalisé dans les studios de Budapest, en Hongrie. Cette décision logistique a permis de reconstituer de toutes pièces l'intérieur de la demeure pour faciliter les mouvements complexes de la caméra tout en gardant un contrôle absolu sur la lumière et le son.

A sa sortie en salles, Don't Breathe a suscité un enthousiasme critique unanime, les journalistes saluant la précision chirurgicale de sa mise en scène et sa capacité à maintenir une tension intolérable sans jamais faiblir. Présenté en avant-première au festival South by Southwest, le film a rapidement conquis le grand public, transformant son modeste budget de production de moins de dix millions de dollars en un triomphe commercial phénoménal avec plus de cent cinquante-sept millions de dollars de recettes à l'échelle mondiale. Les années qui ont suivi ont consolidé son statut de classique instantané du thriller moderne auprès des amateurs du genre, louant régulièrement l'audace de son concept et l'absence de concession de son écriture. Cette réussite a non seulement engendré une suite sortie en 2021 centrée sur la rédemption ambiguë du personnage de Stephen Lang, mais elle a également imposé Fede Álvarez comme l'un des nouveaux maîtres incontournables du suspense et de l'angoisse au cinéma.

Il n'y a rien qu'un homme ne puisse faire une fois qu'il accepte le fait qu'il n'y a pas de Dieu.

L'aveugle interprété par Stephen Lang | Don't Breathe

##003178##
Retour à l'accueil