La vie nous hache, nous disperse, nous atomise, elle nous refuse la pureté du trait.

Eric-Emmanuel Schmitt | La Rêveuse d'Ostende

Mementos de Bernie Wrightson (1976).
Mementos de Bernie Wrightson (1976).

Mementos selon Mementos. Mementos selon Mementos.
X-Men Origins: Sabretooth #1 de Dan Panosian et Kieron Gillen (Couverture).

Dans le comic book X-Men Origins: Sabretooth #1 (Panosian et Gillen • Marvel) Dan Panosian pastiche l'illustration Mementos de Bernie Wrightson sur la couverture. Ici, l'homme à la hache est remplacé par Victor Creed alias Sabretooth.

 

Aujourd'hui, on s'attaque à un monument du frisson: Mementos de l'immense Bernie Wrightson (1948-2017). Si vous aimez l'horreur qui a de la gueule (littéralement), vous êtes au bon endroit. Nous sommes au milieu des années 70. Bernie Wrightson vient de co-créer Swamp Thing pour DC Comics, mais il a soif d'indépendance. Il quitte le monde des super-héros pour co-fonder The Studio à New York avec d'autres légendes: Jeff Jones, Michael Kaluta et Barry Windsor-Smith.

Cette illustration a été réalisée à l'origine pour une série de portfolios en édition limitée. C'est une époque où l'illustration fantastique explose: on sort de la censure stricte des années 50 pour entrer dans une ère de "gore élégant". Wrightson veut prouver qu'on peut faire de l'horreur qui soit aussi de l'Art avec un grand A.

Regardez bien les détails. Wrightson n'est pas juste un dessinateur, c'est un orfèvre. Sa technique est un mélange de dessin à la plume et à l'encre de Chine, rehaussé par une mise en couleur subtile (probablement à l'aquarelle ou à l'acrylique diluée). On est dans le pur "Gothique Américain". C'est un hommage vibrant aux illustrateurs du XIXe siècle comme Gustave Doré ou Franklin Booth, mais avec cette touche de Comics horrifique des des années 50 qui rend le tout si organique. Les textures du bois de la barrière et les cheveux des têtes coupées sont presque palpables. C'est du "hatching" de haut vol.

L'œuvre frappe par sa composition. L'image originale est assez imposante, mais ce qui marque, c'est ce format horizontal écrasé par un immense ciel blanc. La palette est terreuse, automnale. Des bruns, des ocres, un peu de rouge sang discret mais efficace. Ce blanc pur qui entoure la scène renforce le sentiment d'isolement. On n'est pas dans un château sombre, on est en plein jour, ce qui rend la chose encore plus dérangeante.

Le protagoniste, c'est ce personnage mélancolique, une sorte de fossoyeur ou de fermier de l'enfer en costume sombre. Il n'a pas l'air d'un monstre enragé; il a l'air... nostalgique ? Il s'appuie sur sa hache comme un jardinier sur sa bêche après une longue journée. Les têtes empalées ne sont pas dues au hasard. Wrightson s'amusait souvent à représenter ses amis ou des figures connues de l'industrie du comics.

Le titre, Mementos, est la clé. En latin, cela signifie "Souvenirs". L'œuvre joue sur un contraste absurde: l'horreur absolue (une collection de trophées humains) traitée avec une émotion humaine; la nostalgie. Est-ce une métaphore du temps qui passe et qui nous "décapite" tous un jour ? Ou une critique acerbe de notre besoin de collectionner des morceaux du passé ? Le personnage semble presque caresser la tête qu'il tient. C'est une vision romantique de l'atroce. C'est là que réside le génie de Wrightson: il nous force à trouver de la beauté dans une scène de crime.

Mementos reste une des pièces de l'artiste les plus recherchées. Elle a été reproduite sur des posters, des couvertures de magazines de genre (comme Creepy ou Eerie) et elle continue de fasciner car elle ne vieillit pas. Contrairement aux effets spéciaux numériques qui se démodent, le trait de plume de Wrightson possède une permanence organique qui nous hantera encore dans 100 ans.

Il est temps d'abattre à la hache de la poésie la muraille derrière laquelle pleurent les fées de l'enfance européennes, prisonnières de la grotte aux hirondelles qu'avait su trouver Yourcenar, cette fée immortelle.

Sylvain Tesson | Petit traité sur l'immensité du monde

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