Camelot voit Rouge
15 août 2026Un homme et une femme peuvent s'aimer tout au long de leur vie sans qu'il y ait de mal entre eux. J'ose dire qu'un tel amour est une bonne chose, car c'est par le déni et la souffrance que le cœur est purifié.
Lancelot interprété par Robert Taylor | Les Chevaliers de la Table ronde
Les Chevaliers de la Table ronde de Richard Thorpe (1953).
Série Rouge - Tome 91 de Todaro (Couverture d'Enzo Sciotti).
Dans le fumetti Série Rouge - Tome 91 - "Lancelot du Lac" (Todaro • Elvifrance) le cover artist Enzo Sciotti parodie une photographie de tournage et l'affiche du film Les Chevaliers de la Table ronde de Richard Thorpe sur la couverture de la BD. Ici, on reconnaît bien Robert Taylor incarnant Lancelot du Lac, la reine Guenièvre campé par Ava Gardner devient Morgane, et le roi Arthur se tape l'incruste
En 1953, la Metro-Goldwyn-Mayer décide de sortir l'artillerie lourde, les armures rutilantes et surtout un tout nouveau format d'image pour donner vie aux exploits de Camelot. Réalisé par le très prolifique Richard Thorpe, Les Chevaliers de la Table ronde (Knights of the Round Table en VO) s'impose comme un monument du cinéma d'aventure classique, à la fois grandiose et délicieusement ancré dans son époque. Le public américain a pu découvrir cette superproduction lors de sa première mondiale à Hollywood le 22 décembre 1953, avant une sortie nationale officielle le 15 janvier 1954. En France, il aura fallu s'armer de patience jusqu'en décembre 1954 pour voir débarquer ces preux guerriers sur nos écrans.
Pour comprendre comment ce projet titanesque a vu le jour, il faut remonter à la panique qui s'est emparée d'Hollywood au début des années cinquante. Face à l'essor fulgurant de la télévision qui commence à vider les salles de cinéma, les studios doivent contre-attaquer en offrant un spectacle impossible à reproduire sur un petit écran de salon. La Twentieth Century-Fox vient de frapper un grand coup avec le procédé Cinémascope et son film historique La Tunique. Refusant de se laisser distancer, la MGM loue immédiatement cette technologie pour l'appliquer à son nouveau grand projet médiéval. Le producteur Pandro S. Berman décide alors de surfer sur le succès colossal d'Ivanhoé, sorti en 1952, en réunissant la même équipe technique et artistique pour s'attaquer cette fois au mythe arthurien. L'excitation est immense, mais la prudence reste de mise pour le studio. Terrifiés à l'idée que le Cinémascope ne soit qu'un effet de mode éphémère comme l'a été la technologie trois dimensions peu de temps auparavant, les dirigeants de la MGM prennent la décision insolite de tourner deux versions simultanées du film, l'une dans le fameux format large et l'autre dans le format académique standard classique.
Derrière cette débauche de moyens se cache un scénario écrit par Talbot Jennings, Jan Lustig et Noel Langley. Le trio s'est inspiré de l'œuvre majeure de Sir Thomas Malory, Le Morte d'Arthur, publiée au quinzième siècle. Cependant, l'adaptation hollywoodienne prend de sacrés raccourcis avec la tradition littéraire pour s'adapter aux exigences narratives et morales de l'époque. Dans cette version, la fée Morgane devient la compagne officielle et l'alliée politique du traître Mordred, simplifiant ainsi les conflits familiaux complexes du mythe d'origine. Plus surprenant encore, la douce Elaine est présentée comme la sœur de Perceval et épouse un Lancelot qui l'épouse principalement pour faire taire les mauvaises langues de la cour au sujet de sa complicité avec la reine. L'écriture souffre inévitablement de la censure imposée par le très strict code de production de l'époque, le fameux code Hays. La relation adultérine entre Lancelot et Guenièvre est tellement aseptisée, platonique et chaste qu'elle perd une grande partie de sa charge tragique, transformant le grand drame passionnel de la Table ronde en une simple affaire de jalousie de couloir un peu timorée.
Au royaume du roi Arthur (Mel Ferrer) et de l'enchanteur Merlin (Felix Aylmer), Lancelot (Robert Taylor) est un chevalier dont le courage est vanté par tous. Mais un jour, cet homme sans égal doit quitter sa cour afin de fuir l'amour de la reine Guinevere (Ava Gardner). La Table Ronde, sans protection, est alors au cœur de tous les dangers.
AlloCiné | Les Chevaliers de la Table ronde
Pour mener à bien ce tournage ambitieux, le choix du réalisateur s'est naturellement porté sur Richard Thorpe. Véritable artisan du studio, Thorpe est réputé pour sa rapidité d'exécution, son efficacité redoutable et son respect scrupuleux des budgets, des qualités précieuses pour une production aussi complexe. Côté casting, le studio mise sur des valeurs sûres et réunit le couple vedette Robert Taylor et Ava Gardner, qui ont déjà partagé l'affiche à plusieurs reprises et dont l'alchimie à l'écran n'est plus à prouver. A quarante-deux ans, Robert Taylor prête ses traits réguliers et sa prestance un peu rigide au fougueux Sir Lancelot, tandis qu'Ava Gardner illumine l'écran par sa beauté légendaire dans le rôle de Guenièvre, même si son personnage manque cruellement d'épaisseur dramatique. Face à eux, Mel Ferrer incarne un Roi Arthur d'une noblesse presque excessive, si parfait et passif qu'il en devient parfois agaçant. Heureusement, le jeune Stanley Baker apporte une noirceur bienvenue et une belle énergie dramatique dans le rôle du machiavélique Mordred, volant régulièrement la vedette à ses partenaires plus célèbres.
Sur le plan purement stylistique, le film s'avère être un laboratoire visuel fascinant mais inégal. Les directeurs de la photographie Freddie Young et Stephen Dade se retrouvent confrontés aux limites techniques des toutes premières lentilles Cinémascope de l'époque. Ces optiques primitives souffrent d'une faible profondeur de champ et de fâcheuses distorsions visuelles lors des gros plans. La mise en scène de Richard Thorpe s'en trouve fortement impactée et adopte un style étonnamment statique, oscillant entre de très larges plans d'ensemble destinés à englober toute l'action et des plans fixes de personnages qui semblent cloués sur place pour ne pas flouter l'image. Heureusement, les décors intérieurs d'Alfred Junge et les extérieurs magnifiés par les couleurs vibrantes de l'Eastmancolor offrent un cachet esthétique indéniable. Les combats à l'épée, loin d'être des chorégraphies aériennes modernes, ressemblent à de véritables affrontements lourds et brutaux.
La réussite esthétique du long-métrage doit également énormément à sa bande originale, composée par le légendaire Miklós Rózsa. Le compositeur d'origine hongroise livre ici une partition monumentale, lyrique et profondément chevaleresque. Pour coller au plus près à l'ambiance historique, Rózsa s'est plongé dans l'étude de la musique médiévale et des chants grégoriens afin d'intégrer ces gammes anciennes au cœur d'un orchestre symphonique hollywoodien. Le résultat est une réussite totale qui soutient magnifiquement les moments de bravoure et insuffle une véritable dimension mythologique à des scènes parfois un peu trop figées par la technique.
Le tournage, qui s'est déroulé en grande partie dans les studios britanniques de Borehamwood ainsi qu'en décors naturels en Angleterre et en Irlande, n'a pas manqué d'anecdotes mémorables. Les falaises sauvages de Tintagel en Cornouailles et les landes brumeuses de Dartmoor apportent un vent de réalisme bienvenu. Cependant, la réalité du plateau était parfois moins poétique, à commencer par le calvaire quotidien de Robert Taylor. L'acteur principal vouait une haine farouche aux armures métalliques qu'il devait porter des journées entières, se plaignant constamment du poids, de la chaleur étouffante ou du froid glacial selon les caprices de la météo britannique. De plus, la nécessité de tourner chaque scène deux fois pour alimenter les versions plate et large du film a mis les nerfs de l'équipe à rude épreuve, transformant le calendrier de production en un véritable marathon logistique. L'effort en valait pourtant la peine, car les scènes de charges de cavalerie avec des centaines de figurants locaux sur de véritables montures restent impressionnantes de réalisme physique.
A sa sortie en salle, Les Chevaliers de la Table ronde rencontre un immense succès populaire et s'impose comme l'un des plus grands triomphes commerciaux de l'année pour la MGM, rapportant environ huit millions de dollars dans le monde pour un budget initial de deux millions et demi. Le milieu professionnel salue également l'effort technique en lui offrant deux nominations aux Oscars dans les catégories des Meilleurs décors en couleur et du Meilleur mixage de son, bien que les statuettes lui échappent finalement. Le long-métrage s'offre même le luxe d'une présentation officielle au Festival de Cannes en 1954. Avec le recul des décennies, les critiques et les fans du genre portent aujourd'hui un regard teinté de nostalgie sur cette œuvre. Si elle a indéniablement vieilli à cause de son jeu d'acteurs théâtral et de sa vision très propre et hollywoodienne du Moyen Age, elle demeure un pilier incontournable du cinéma de chevalerie. Elle a ouvert la voie à de nombreuses adaptations ultérieures en prouvant que la légende arthurienne possédait le souffle nécessaire pour remplir les salles de cinéma.
##003168##Guenièvre est là avec moi maintenant, Merlin. Ici, dans mon cœur. Comme elle l'a toujours été depuis le jour où nous nous sommes rencontrés étant enfants. Et comme elle le sera toujours jusqu'au jour où ce cœur ne battra plus.
Arthur interprété par Mel Ferrer | Les Chevaliers de la Table ronde