Les yeux sont aveugles lorsque l'esprit est ailleurs.

Publius Syrus

La Parabole des aveugles de Pieter Brueghel l'Ancien exposé au Musée Capodimonte de Naples (1568).
La Parabole des aveugles de Pieter Brueghel l'Ancien exposée au Musée Capodimonte de Naples (1568).

La Parabole des aveugles selon F'Murrr.
Les aveugles de F'Murrr (Planche 1, case 1).

Dans Les aveugles (F'Murrr • Casterman) Richard Peyzaret alias F'Murrr parodie la toile La Parabole des aveugles de Pieter Brueghel l'Ancien sur une planche de sa BD.

 

Si vous pensiez que les vidéos de chutes sur internet étaient une invention du XXIe siècle, laissez-moi vous présenter Pieter Brueghel l'Ancien (1525-1569), le maître flamand qui, dès 1568, avait déjà saisi tout le potentiel dramatique et comique d'une glissade collective. Son œuvre, La Parabole des aveugles", est bien plus qu'une simple illustration religieuse; c'est un arrêt sur image magistral, un mélange de tragédie humaine et de satire sociale peint avec une précision presque chirurgicale. A cette époque, les Pays-Bas espagnols (la Belgique et le Luxembourg actuels) sont en pleine ébullition, déchirés par des conflits religieux et politiques. Brueghel, observateur attentif de ses contemporains, peint cette toile vers la fin de sa vie, probablement pour un riche commanditaire privé amateur de "peintures de genre" qui appréciait autant la leçon de morale que la finesse du trait.

Côté technique, Brueghel ne fait pas dans la demi-mesure et opte pour la détrempe sur toile, une méthode consistant à mélanger les pigments avec de la colle ou de l'œuf plutôt que de l'huile. Le résultat offre un fini mat et une clarté de détails assez bluffante pour l'époque. Visuellement, le tableau impose le respect avec ses dimensions respectables de 86 sur 154 centimètres. La composition est une leçon de géométrie dynamique: une diagonale descendante traverse l'espace de gauche à droite, accentuant cette sensation de chute inévitable. Les couleurs, dominées par des tons terreux, des gris bleutés et des ocres, renforcent l'aspect réaliste et presque austère de la scène, tout en laissant éclater quelques touches de blanc et de rouge qui guident notre regard dans cette dégringolade organisée.

Le descriptif de l'œuvre ressemble à un film d'action au ralenti. Nous y voyons six hommes, tous aveugles, marchant en file indienne, chacun s'accrochant à l'épaule ou au bâton de celui qui le précède. Le drame vient du fait que leur guide, le premier de la file, vient de s'étaler de tout son long dans un fossé. Le deuxième est déjà en train de basculer, le troisième commence à perdre l'équilibre, tandis que les trois derniers, encore ignorants du désastre imminent, continuent d'avancer avec cette confiance aveugle, au sens propre comme au figuré. Le paysage en arrière-plan, avec son église de Pede-Ste-Anne et ses collines paisibles, contraste violemment avec le chaos qui se joue au premier plan, créant un sentiment d'ironie tragique particulièrement efficace.

Ce qui frappe le spectateur moderne, c'est l'incroyable réalisme des modèles. Brueghel ne s'est pas contenté de peindre des visages génériques; les historiens de la médecine ont identifié des pathologies oculaires très précises sur chaque personnage, allant du glaucome à la cataracte en passant par l'atrophie des globes oculaires. Il est fort probable que l'artiste ait croisé ces malheureux dans les rues de Bruxelles ou d'Anvers et les ait croqués sur le vif. Loin de l'idéalisation de la Renaissance italienne, Brueghel nous livre ici une humanité brute, un peu grotesque, mais profondément sincère, où chaque ride et chaque orbite vide racontent une histoire de souffrance et de marginalité.

L'interprétation de l'œuvre nous ramène directement à la parabole du Christ dans l'Evangile selon Saint Matthieu: "Si un aveugle guide un aveugle, tous deux tomberont dans la fosse". Au-delà du sens religieux évident, c'est une critique cinglante de l'aveuglement spirituel et politique. Dans le contexte des guerres de religion du XVIe siècle, Brueghel semble nous dire que suivre des leaders (qu'ils soient prêtres ou politiciens) sans exercer son propre jugement mène inévitablement à la catastrophe. L'église située en arrière-plan, imperturbable face au drame, pourrait même suggérer une certaine passivité de l'institution face à la détresse humaine, un point de vue audacieux pour l'époque.

Le voyage de cette toile est aussi mouvementé que ses personnages. Après être passée entre les mains de plusieurs collectionneurs, elle a fini par intégrer la prestigieuse Collection Farnèse. Aujourd'hui, pour admirer ces six compères en pleine chute, il faut se rendre au Musée Capodimonte à Naples, en Italie. C'est là qu'elle est précieusement conservée et exposée, continuant de fasciner des milliers de visiteurs par son mélange unique de cruauté et de poésie. Elle reste l'un des joyaux de la peinture flamande, prouvant que Brueghel était bien le précurseur d'un réalisme psychologique avant l'heure.

La Parabole des aveugles reste une œuvre universelle. Il faut savoir que si elle a été immédiatement reconnue pour sa prouesse technique, son accueil critique a évolué. A son époque, on y voyait surtout une image de dévotion ou une satire morale assez directe. De nos jours, elle est célébrée comme un chef-d'œuvre de composition et d'observation sociologique. Son succès ne s'est jamais démenti, influençant des générations d'artistes, des cinéastes aux écrivains comme Baudelaire ou William Carlos Williams, qui lui ont dédié des poèmes.

La prudence est le style des aveugles.

Yvon Rivard | L'Ombre et le double

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