Vous osez jouer votre cerveau contre le mien, celui qui a commandé des nations.

Dracula interprété par Christopher Lee | Dracula 73

Photographie de tournage du film Dracula 73 d'Alan Gibson (1972).
Photographie de tournage du film Dracula 73 d'Alan Gibson (1972).

Dracula 73 selon Suehiro Maruo.
MARUO Graph EX I de Suehiro Maruo (Planche 24).

Dans le recueil d'illustrations MARUO Graph EX I (Maruo • Pan Exotica) le célèbre mangaka Suehiro Maruo pastiche une photographie de tournage du film Dracula 73 d'Alan Gibson sur une planche de la BD. Ici, on reconnaît aisément Dracula, incarné par Christopher Lee, aux côtés de sa victime, probablement le personnage de Luna Miyawaki issu du manga Vampyre (Maruo • Le Lézard Noir).

 

Si vous pensiez que le plus célèbre des vampires passait l'éternité en costume trois pièces dans la brume des Carpates, préparez-vous à un sérieux choc temporel. Le 28 septembre 1972, les spectateurs britanniques découvraient dans leurs salles de cinéma un projet pour le moins audacieux intitulé en version originale Dracula A.D. 1972. Rebaptisé chez nous Dracula 73 en raison de sa sortie française l'année suivante, le septième film de la saga Dracula produit par la célèbre Hammer Films tente un pari fou, celui de propulser le seigneur des ténèbres en plein cœur du Londres psychédélique et branché des années soixante-dix.

Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut se pencher sur la genèse particulièrement délicate du projet. Au début des années soixante-dix, la Hammer, jadis reine incontestée de l'épouvante gothique, tire sérieusement la langue. Le public se lasse des châteaux en carton-pâte et des calèches brumeuses, tandis que le cinéma d'horreur américain entame une révolution réaliste et moderne, portée par des succès comme La Nuit des morts-vivants. Pour ne pas finir au musée, le studio britannique décide de réagir en modernisant ses propres mythes. L'inspiration vient d'un fait divers bien réel qui passionne alors l'Angleterre, la fameuse légende urbaine du vampire de Highgate, un prétendu mort-vivant qui hanterait un cimetière londonien. La Hammer y voit l'opportunité parfaite de confronter son monstre sacré à la modernité, espérant ainsi séduire la jeunesse de l'époque tout en faisant des économies substantielles sur les décors d'époque. Le scénario est alors confié à Don Houghton.

A Londres dans les années soixante-dix, une bande de copains menée par Johnny Alucard (Christopher Neame) se réunit lors d'une messe noire. Naïfs, ils ne savent qu'ils vont sortir de son profond sommeil le célèbre comte Dracula (Christopher Lee). Poursuivis par le vampire qui sème la pagaille dans la ville, les seuls à pouvoir en venir à bout sont le descendant de Van Helsing (Peter Cushing) et sa petite-fille (Stephanie Beacham).

AlloCiné | Dracula 73

Derrière la caméra, la production confie les rênes au réalisateur Alan Gibson, fraîchement remarqué pour son thriller psychologique très ancré dans la contre-culture, Goodbye Gemini. Côté casting, l'événement majeur réside dans les retrouvailles historiques entre Christopher Lee et Peter Cushing, qui ne s'étaient pas affrontés dans un Dracula de la Hammer depuis le chef-d'œuvre fondateur de 1958. Peter Cushing incarne ici une double figure, le patriarche du prologue puis son propre descendant, Lorrimer Van Helsing, un expert en occultisme un brin dépassé par les excentricités de sa petite-fille, Jessica, incarnée par la talentueuse Stephanie Beacham. A leurs côtés, Christopher Neame livre une prestation d'ambassadeur du mal particulièrement habitée dans le rôle de Johnny Alucard, tandis que la divine Caroline Munro fait ses débuts sous contrat avec la Hammer dans le rôle tragique de la première victime.

Le directeur de la photographie Dick Bush opte pour un visuel extrêmement coloré, saturé de néons et de teintes pop qui contrastent violemment avec la poussière grise de l'église en ruine. Alan Gibson livre une mise en scène honnête mais paradoxale, car si l'intention de départ était d'intégrer le vampire au monde moderne, Dracula ne quitte en réalité jamais son sanctuaire gothique délabré, laissant les extérieurs londoniens aux seuls policiers et à Van Helsing. Quant à la direction des acteurs, elle s'avère elle aussi à double tranchant. Si Christopher Lee, excédé par la pauvreté des dialogues qui lui sont alloués, compense son manque de lignes de texte par une présence physique toujours aussi magnétique et terrifiante, on regrette que son personnage soit à ce point passif. Heureusement, la formidable dignité de Peter Cushing et l'énergie presque théâtrale des jeunes comédiens permettent de maintenir un rythme soutenu, même lors des répliques les plus maladroitement écrites pour faire "jeune".

La rupture avec les traditions de la Hammer s'exprime de manière encore plus flagrante à travers l'illustration sonore. Exit les envolées symphoniques et gothiques du compositeur historique James Bernard, place aux compositions résolument groovy et funk signées Michael Vickers. Cette bande-son très rythmée, bien que déconcertante pour les puristes, apporte une ambiance unique et follement ancrée dans son temps. Pour renforcer cette touche de modernité musicale, le film s'offre même une séquence de concert privé animée par le groupe de rock et de soul américain Stoneground, interprétant leurs titres phares dans une fête mondaine.

A sa sortie sur les écrans, Dracula 73 reçoit un accueil critique particulièrement glacial. Les journalistes de l'époque crient au sacrilège esthétique, accusant le film de détruire le prestige gothique de la Hammer pour se vautrer dans un mercantilisme opportuniste et ringard. Commercialement, le succès est mitigé, mais le film parvient tout de même à intriguer suffisamment pour engendrer une suite directe l'année suivante, Dracula vit toujours à Londres, également réalisée par Alan Gibson. Avec le recul des décennies, le regard des cinéphiles et des critiques s'est considérablement adouci. Aujourd'hui, le long métrage est apprécié pour son charme rétro, ses costumes d'époque improbables et sa délicieuse ambiance nostalgique qui en font une formidable capsule temporelle d'un Londres qui n'existe plus.

Il y a du mal dans le monde. Il y a des choses sombres et horribles. De temps en temps, nous en avons un aperçu. Mais il y a des coins sombres, des horreurs presque impossibles à imaginer... même dans nos pires cauchemars.

Lorrimer Van Helsing interprété par Peter Cushing | Dracula 73

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