J'dis pas qu't'as tort, mais j'dis pas qu't'as raison non plus. Parce que de toutes façons, même si je suis ce que tu dis, c'est pas des choses à m'reprocher parce que j'suis pas tout seul à être comme ça.

Lucien Cordier interprété par Philippe Noiret | Coup de torchon

Coup de torchon de Bertrand Tavernier (1981).
Coup de torchon de Bertrand Tavernier (1981).

Coup de torchon selon Brüno.
Tyler Cross - Vintage and Badass de Brüno et Fabien Nury (Page 119).

Dans le hors-série Vintage and Badass: Le cinéma de Tyler Cross (Brüno et Nury • Dargaud) Brüno Thielleux parodie un plan du film Coup de torchon de Bertrand Tavernier sur une des planches de sa BD. Ici, on reconnaît bien Lucien Cordier et Rose Marcaillou interprétés par Philippe Noiret et Isabelle Huppert, le tout à la sauce Tyler Cross.

 

Sorti sur les écrans français le 4 novembre 1981, Coup de torchon n'est pas seulement un grand film, c'est une déflagration de noirceur sous un soleil de plomb. En adaptant un maître du roman noir américain pour le transposer dans l'Afrique coloniale, Bertrand Tavernier a signé une œuvre inclassable, aussi drôle qu'effrayante, qui continue de hanter les cinéphiles plus de quarante ans après sa sortie.

L'idée du film naît d'une rencontre improbable entre la littérature de détective "brute de décoffrage" américaine et l'histoire coloniale française. Bertrand Tavernier, grand admirateur de la collection Série Noire, souhaite adapter Pop. 1280 (connu en France sous le titre 1275 âmes) de Jim Thompson. Alors que le roman original se déroule dans le Sud profond des Etats-Unis, Tavernier et son scénariste fétiche Jean Aurenche prennent le pari audacieux de déplacer l'intrigue en 1938, à Bourkassa, un village fictif de l'Afrique Occidentale Française. Ce choix permet de transformer un simple polar en une critique féroce du colonialisme et de la lâcheté humaine, tout en conservant l'essence nihiliste de l'œuvre de Thompson.

Lucien Cordier (Philippe Noiret), unique policier d'une petite bourgade africaine, est un être faible. Sa femme (Stéphane Audran) le trompe, les proxénètes le provoquent ouvertement, le représentant de l'ordre est la risée du village. Rabroué par son supérieur (Guy Marchand), Lucien entre dans une folie meurtrière.

AlloCiné | Coup de torchon

Le génie de l'écriture réside dans ce basculement où la victime devient un bourreau imprévisible, le tout enveloppé dans des dialogues savoureux, percutants et souvent d'une ironie mordante.

Pour incarner Lucien Cordier, Bertrand Tavernier fait appel à Philippe Noiret, qui livre ici l'une de ses performances les plus complexes. Noiret réussit l'exploit de rendre attachant un personnage foncièrement abject, naviguant entre la bonhomie et la folie pure. A ses côtés, le casting est un véritable festival : Isabelle Huppert campe une maîtresse à la fois naïve et vénale, Jean-Pierre Marielle excelle dans un double rôle de proxénète et de frère militaire, tandis que Guy Marchand et Eddy Mitchell apportent une touche de vulgarité sublime à cette galerie de monstres.

Sur le plan technique, Tavernier fait des choix radicaux pour éviter les clichés du film de genre. La mise en scène est caractérisée par une utilisation intensive de la Steadicam, une technologie encore relativement nouvelle à l'époque, qui permet d'accompagner les déambulations de Cordier avec une fluidité presque fantomatique. La photographie de Pierre-William Glenn est volontairement surexposée, fuyant les ombres classiques du film noir pour plonger le spectateur dans une lumière crue et étouffante qui semble rendre les personnages fous. Cette esthétique du "noir en plein jour" renforce le sentiment d'absurdité qui imprègne chaque plan.

La musique de Philippe Sarde apporte la touche finale à cette atmosphère singulière. Au lieu de souligner l'action, elle joue souvent sur le décalage, utilisant des sonorités qui évoquent à la fois la nostalgie et le malaise. Le tournage au Sénégal ne fut pas de tout repos, notamment en raison de la chaleur accablante qui a parfois mis les nerfs de l'équipe à vif. On raconte que Philippe Noiret, pourtant d'un calme légendaire, habitait tellement son personnage qu'il conservait son uniforme de policier colonial même hors caméra, instaurant une présence imposante et un brin inquiétante sur le plateau.

A sa sortie, la critique fut globalement conquise par l'audace du projet, même si certains furent déstabilisés par son amoralité totale. Le film fut un grand succès public, attirant plus de deux millions de spectateurs dans les salles françaises, et reçut une nomination à l'Oscar du meilleur film étranger. Au fil des décennies, Coup de torchon est devenu un film culte pour toute une génération de cinéastes, influençant par son ton cynique et sa construction narrative des auteurs comme les frères Coen ou Quentin Tarantino. Il reste aujourd'hui un modèle de transposition littéraire et une leçon de cinéma sur la noirceur de l'âme humaine cachée derrière un sourire de façade.

Y a trois sortes de Français: y a les vrais Français, les Français de merde et la merde de Français. Eh bah toi, t'es même pas d'la merde de Français, t'es d'la merde de mange-mil d'Ariégeois.

Rose Marcaillou interprétée par Isabelle Huppert | Coup de torchon

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