Un homme courageux vous tue avec une épée, un lâche avec un baiser.

Bob Dylan

Photographie de Bob Dylan prise par Jerry Schatzberg (1966). Blonde on Blonde de Bob Dylan (1966).
Blonde on Blonde de Bob Dylan (1966).

Blonde on Blonde selon Harold Sakuishi. Blonde on Blonde selon Harold Sakuishi.
Beck - Tome 22 d'Harold Sakuishi (Page 68).

Dans le manga Beck - Tome 22 (Sakuishi • Delcourt) Harold Sakuishi parodie la pochette de l'album musical Blonde on Blonde de Bob Dylan sur la planche introduction (Page 68) du deuxième chapitre de la BD. Ici, Bob Dylan est remplacé par Chiba Tsunemi.

 

Pour comprendre comment on en arrive à un tel monument en cette année 1966, il faut d'abord se pencher sur le cas de son géniteur, Robert Allen Zimmerman, plus connu sous le pseudonyme de Bob Dylan. Né dans le Minnesota profond, ce jeune homme commence sa carrière en faisant croire à tout le monde qu'il est un vieux routard de la chanson folk tout droit sorti d'un train de marchandises. Porté par une plume d'une maturité insolente et une voix de crécelle étrangement hypnotique, il devient rapidement le porte-parole involontaire d'une génération en pleine révolte. Mais parce que Dylan déteste qu'on lui dicte sa conduite, il décide en 1965 de brancher une guitare électrique, s'attirant les foudres des puristes du folk qui le traitent littéralement de traître. A l'aube de l'enregistrement de son septième album, notre poète national est épuisé par les tournées mondiales, carbure à divers produits pas toujours très légaux, mais se trouve au sommet absolu de sa créativité.

C'est dans ce contexte de tension permanente et d'effervescence artistique que va naître l'album: Blonde on Blonde. Dylan a en tête un son très précis, qu'il décrira plus tard comme "ce son de mercure, fin et sauvage", mais les premières sessions d'enregistrement à New York avec son groupe de scène s'avèrent laborieuses et décevantes. C'est alors que son producteur, Bob Johnston, a l'idée de génie de délocaliser tout ce beau monde à Nashville, la capitale de la musique country. La rencontre entre le poète beatnik new-yorkais et les musiciens de studio professionnels de Nashville, très propres sur eux et habitués à une discipline de fer, produit une étincelle magique. Le processus créatif est pour le moins original: Dylan passe ses nuits à écrire fiévreusement ses textes dans un coin du studio pendant que les musiciens jouent aux cartes pour tuer le temps, avant de les réunir à l'aube pour enregistrer des morceaux d'anthologie en seulement une ou deux prises.

Face A
1. Rainy Day Women #12 & 35
2. Pledging My Time
3. Visions of Johanna
4. One of Us Must Know (Sooner or Later)
Face B
5. I Want You
6. Stuck Inside of Mobile with the Memphis Blues Again
7. Leopard-Skin Pill-Box Hat
8. Just Like a Woman
Face C
9. Most Likely You Go Your Way (And I'll Go Mine)
10. Temporary Like Achilles
11. Absolutely Sweet Marie
12. 4th Time Around
13. Obviously 5 Believers
Face D
14. Sad Eyed Lady of the Lowlands

Bob Dylan | Blonde on Blonde

Le résultat de ces nuits blanches est un double album foisonnant qui propose un véritable voyage à travers les genres musicaux, du blues crasseux à la ballade folk lumineuse. L'album s'ouvre sur le très provocateur et cuivré Rainy Day Women #12 & 35, où une fanfare joyeusement désaccordée accompagne le refrain légendaire qui invite tout le monde à "planer" ou à se faire lapider, selon le double sens bien pensé du verbe anglais. On y trouve également des sommets d'écriture poétique comme Visions of Johanna, une déambulation nocturne et mélancolique de plus de sept minutes souvent considérée comme l'un des plus beaux textes de l'histoire du rock. Plus loin, le morceau Just Like a Woman s'impose comme une ballade à double tranchant, à la fois d'une immense tendresse et d'une ironie mordante envers une ancienne amante, tandis que l'immense Sad Eyed Lady of the Lowlands, qui occupe à elle seule toute la quatrième face du vinyle original, s'écoute comme une ode hypnotique dédiée à sa muse et épouse de l'époque, Sara Lownds.

Au-delà de la musique, l'identité visuelle de l'album participe pleinement à sa légende grâce à sa célèbre pochette montrant un Bob Dylan au regard un peu perdu, vêtu d'une veste en daim et d'une écharpe à carreaux. Ce portrait énigmatique et légèrement flou a été réalisé par le photographe de mode américain Jerry Schatzberg lors d'une séance photo improvisée dans les rues glaciales de New York, près de Greenwich Village. Si les critiques d'art ont cherché des heures durant une signification philosophique ou psychédélique à ce flou artistique, la réalité est beaucoup plus pragmatique et amusante: il faisait tout simplement un froid de canard ce jour-là, et le photographe, frigorifié au point de trembler, n'a pas réussi à faire une mise au point parfaite. Dylan, séduit par l'esthétique singulière et accidentelle de ce cliché qui correspondait bien à son état d'esprit vaporeux du moment, a personnellement insisté pour qu'on garde cette image brute pour la pochette.

A sa sortie en mai 1966, Blonde on Blonde est accueilli par un tonnerre de louanges, consolidant définitivement le statut de Dylan en tant qu'icône culturelle majeure de son époque. Les critiques musicaux saluent l'audace de ce premier double album de l'histoire du rock. Le public suit massivement, propulsant le disque dans les sommets des classements des ventes. Soixante ans plus tard, l'influence de cet album reste colossale, ayant ouvert la voie à des générations d'auteurs-compositeurs en prouvant qu'on pouvait écrire des chansons populaires sans jamais sacrifier son exigence intellectuelle ni sa liberté artistique.

Un poème est une personne nue... Certains disent que je suis un poète.

Bob Dylan

##003175##
Retour à l'accueil