La vache a du chien
25 avr. 2026A l'époque, nous pensions qu'Atom Heart Mother, comme Ummagumma, était une étape vers quelque chose d'autre. Maintenant, je pense que nous avancions à l'aveuglette dans le noir.
David Gilmour | Mojo Magazine (1994)
Atom Heart Mother de Pink Floyd (1970).
Beck - Tome 22 d'Harold Sakuishi (Couverture).
Dans le manga Beck - Tome 22 (Sakuishi • Delcourt) Harold Sakuishi parodie la pochette de l'album musical Atom Heart Mother de Pink Floyd sur la couverture de sa BD. Ici, la vache est remplacée par le chien Beck.
Avant de devenir les géants du rock progressif capables de remplir des stades avec des cochons volants, les membres de Pink Floyd étaient surtout quatre jeunes Anglais un peu perdus dans les vapeurs psychédéliques de la fin des années soixante. Formé autour de la figure géniale mais fragile de Syd Barrett, le groupe a dû apprendre à survivre sans son mentor après son éviction en 1968. David Gilmour, Roger Waters, Richard Wright et Nick Mason se retrouvent alors dans une phase d'expérimentation intense, oscillant entre compositions folk bucoliques et explorations sonores spatiales qui s'étirent sur de longues minutes. C'est dans ce climat d'incertitude créative que le groupe s'apprête à accoucher d'un projet monumental et déroutant, marquant un tournant définitif dans leur carrière.
La naissance de l'album Atom Heart Mother en 1970 est le fruit d'une ambition démesurée mêlée à un certain chaos technique. Le groupe travaille aux Studios Abbey Road avec une idée fixe: créer une suite orchestrale longue d'une face entière de disque. S'estimant incapables de structurer eux-mêmes cette masse sonore, ils font appel au compositeur avant-gardiste Ron Geesin. Ce dernier a la lourde tâche de transcrire les mélodies du groupe pour un orchestre de cuivres et une chorale, tout en gérant les humeurs d'un groupe parfois dubitatif devant le résultat. L'enregistrement est laborieux, marqué par des tensions avec les musiciens classiques qui peinent à suivre le rythme binaire des rockeurs, mais cette collision entre le rock et le symphonique donne finalement naissance à une œuvre hybride, presque mutante pour l'époque.
Face 1
1. Atom Heart Mother
I. Father's Shout
II. Breast Milky
III. Mother Fore
IV. Funky Dung
V. Mind Your Throats Please
VI. Remergence
Face 2
2. If
3. Summer '68 Wright
4. Fat Old Sun
5. Alan's Psychedelic Breakfast
I. Rise and Shine
II. Sunny Side Up
III. Morning GloryPink Floyd | Atom Heart Mother
Lorsqu'on pose le diamant sur le vinyle, on est immédiatement happé par la pièce titre, une suite épique de vingt-trois minutes où les trompettes héroïques répondent aux envolées de guitare de Gilmour et aux chants sans paroles d'une chorale onirique. C'est un voyage instrumental un peu fou, parfois pompeux mais indéniablement grandiose. La seconde face de l'album se veut plus intime et "humaine", avec trois chansons écrites individuellement par les membres du groupe: la mélancolique If de Waters, la lumineuse Summer '68 de Wright et la très folk Fat Old Sun de Gilmour. Le disque se clôt sur l'expérimental Alan's Psychedelic Breakfast, une pièce où l'on entend littéralement un roadie du groupe préparer et manger son petit-déjeuner entre deux segments musicaux, prouvant que Pink Floyd n'avait pas peur de l'absurde.
La pochette de cet album représente une vache nommée Lulubelle III, blanche avec des taches marron, vue de trois quarts arrière, la tête dirigée vers l'objectif, dans une prairie verdoyante. Le nom du groupe n'apparaît pas, ni le titre de l'album (hormis sur certaines versions). Le groupe lui ayant demandé "quelque chose de simple", Storm Thorgerson déclare avoir simplement pris sa voiture et s'être rendu à la campagne, dans l'Hertfordshire, pour photographier la première chose qu'il a vue: une vache dans un champ. Cette vache imperturbable fixant l'objectif est devenue le symbole ultime de l'anti-marketing rock, forçant l'auditeur à se concentrer uniquement sur l'expérience auditive.
A sa sortie, Atom Heart Mother connaît un succès commercial retentissant, atteignant la première place des charts britanniques, ce qui surprend même les membres du groupe. Si les fans de la première heure sont parfois décontenancés par l'aspect symphonique, la critique de l'époque salue l'audace et la richesse des arrangements. Avec le recul, Waters et Gilmour ont souvent exprimé un avis assez sévère sur ce disque, le qualifiant parfois de "poubelle" ou de "bruit sans intérêt", mais cette dureté semble injuste tant l'album a ouvert la voie aux chefs-d'œuvre suivants. Influence majeure pour le rock progressif, cet album à la vache reste aujourd'hui une œuvre culte, un pont nécessaire et audacieux entre le psychédélisme des débuts et la précision chirurgicale des années soixante-dix.
PS: Stanley Kubrick, en 1971, demande la permission d'utiliser l'album pour son film Orange Mécanique, mais Pink Floyd refuse, non sans regrets, après avoir vu le film.
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