Mirabelle d'Orléans
04 mars 2026Le dessin est la probité de l'art.
Jean-Auguste-Dominique Ingres
Jeanne d'Arc au sacre du roi Charles VII, dans la cathédrale de Reims de Jean-Auguste-Dominique Ingres exposé au musée du Louvre (1854).
Détours au musée de Félix Meynet (Page 22).
Dans l'artbook Détours au musée (Meynet • Fabard Edition) Félix Meynet pastiche la toile Jeanne d'Arc au sacre du roi Charles VII de Jean-Auguste-Dominique Ingres sur une planche de l'album. Ici, l'écuyer et Jeanne d'Arc sont remplacés par Mirabelle et Mel, les deux héros de la série Double M (Meynet et Roman • Dargaud).
Si vous pensiez que Jeanne d'Arc était simplement une jeune bergère écoutant des voix dans son jardin, Jean-Auguste-Dominique Ingres est là pour vous rappeler qu'elle pouvait aussi être la version médiévale d'une super-héroïne en armure étincelante. Peint en 1854, ce tableau n'est pas né d'un simple caprice artistique mais s'inscrit dans un contexte politique bien précis. A l'époque, la France est sous le Second Empire de Napoléon III, et le pays cherche désespérément à unifier son identité nationale autour de figures héroïques et consensuelles. La direction des Beaux-Arts commande donc cette œuvre: Jeanne d'Arc au sacre du roi Charles VII, dans la cathédrale de Reims pour célébrer la Pucelle d'Orléans, transformant Jeanne en un symbole de légitimité monarchique et de ferveur religieuse qui servait plutôt bien les intérêts du pouvoir en place.
Ingres, qui était un peu le premier de la classe du néoclassicisme, déploie ici toute sa virtuosité technique. On oublie les touches de pinceau visibles ou le flou artistique; ici, tout est lisse, précis et presque photographique. Le style est marqué par ce qu'on appelle le "beau idéal", où la ligne et le dessin priment sur tout le reste. La technique est si maîtrisée que l'on pourrait presque entendre le froissement de la soie ou le cliquetis de l'acier. C'est propre, c'est net, et c'est un peu la marque de fabrique d'un peintre qui considérait que le dessin était la probité de l'art, même si certains de ses contemporains trouvaient cela parfois un poil trop rigide.
Visuellement, l'œuvre impose le respect avec ses dimensions généreuses de 240 sur 178 centimètres. La composition est très verticale, ce qui accentue l'impression de grandeur et de connexion spirituelle. Au niveau des couleurs, Ingres joue la carte du contraste efficace: l'éclat métallique de l'armure de Jeanne répond au rouge profond des tissus et au doré de l'étendard. Les formes sont sculpturales, presque figées dans le temps, donnant au tableau une atmosphère de solennité absolue, comme si le temps s'était arrêté pile au moment où la France reprenait son destin en main dans la cathédrale de Reims.
La toile nous place au cœur de l'action, le 17 juillet 1429. Au centre de cette mise en scène théâtrale, Jeanne se tient debout, tête nue, le regard levé vers le ciel dans une extase qui rappelle davantage les statues de saints que les chefs de guerre. Elle tient fièrement son étendard où l'on devine les inscriptions sacrées, tandis que son casque et ses gantelets sont posés à ses pieds comme pour signifier que la bataille est finie et que l'heure est à la grâce. Juste à sa gauche, on aperçoit le moine Jean Pasquerel, aumônier de Jeanne et trois pages en recueillement. A l'extrême gauche, l'artiste s'est représenté en écuyer s'invitant discrètement dans l'Histoire avec un petit air de "j'y étais". On remarque que l'armure de la Pucelle d'Orléans est magnifique, brillante comme si elle sortait de l'atelier d'un carrossier de luxe, mais historiquement un peu anachronique.
Le modèle qui a prêté ses traits à Jeanne n'est autre que Mademoiselle Granger, la fille d'un ami du peintre. Ingres l'a transformée en une figure hybride, à la fois guerrière et sainte, avec une chevelure sombre qui encadre un visage d'une pureté presque irréelle. Cette interprétation est fascinante car elle fait de Jeanne une médiatrice entre le peuple, le roi et Dieu. Elle n'est plus la paysanne travestie en soldat, mais une icône intemporelle. Certains critiques y voient une forme de fétichisme de l'objet, tant l'armure semble plus réelle que la chair de la jeune femme, transformant Jeanne en une statue de métal habitée par une âme incandescente.
Le destin du tableau est tout aussi royal que son sujet. Après avoir été exposé avec succès à l'Exposition Universelle de 1855, il est passé par les collections de l'Etat pour finalement rejoindre le Musée du Luxembourg, puis le Louvre. L'accueil critique de l'époque fut globalement enthousiaste, saluant la noblesse du sujet et la perfection de l'exécution, même si les romantiques, partisans d'une peinture plus émotionnelle et mouvementée, trouvaient le style d'Ingres un peu trop "froid". De nos jours, l'œuvre est perçue comme un exemple fascinant de la manière dont l'art peut servir le mythe. Son succès ne s'est jamais démenti, influençant des générations de peintres d'histoire et fixant pour longtemps l'apparence visuelle de Jeanne d'Arc dans l'imaginaire collectif. C'est une peinture qui, malgré ses côtés un peu officiels et figés, possède une force d'évocation qui continue de fasciner les visiteurs, prouvant qu'Ingres avait le don de transformer l'histoire en légende éternelle.
##003004##Avec le talent, on fait ce qu'on veut. Avec le génie, on fait ce qu'on peut.
Jean-Auguste-Dominique Ingres