Il n'y a rien de particulièrement remarquable à me regarder. Je suis peintre et je peins jour après jour, du matin au soir: des figures et des paysages, plus rarement des portraits.

Gustav Klimt

Judith et Holopherne de Gustav Klimt exposé à l'Osterreichische Galerie Belvedere de Vienne (1901).
Judith et Holopherne de Gustav Klimt exposé à l'Osterreichische Galerie Belvedere de Vienne (1901).

Judith et Holopherne selon Félix Meynet.
Détours au musée de Félix Meynet (Page 23).

Dans l'artbook Détours au musée (Meynet • Fabard Edition) Félix Meynet parodie la toile Judith et Holopherne de Gustav Klimt sur une planche de sa BD. Ici, Judith est remplacée par Uma, l'héroïne de la série BD Les Eternels (Meynet et Yann • Dargaud).

 

Si tu prévois une petite escapade à Vienne, il y a un arrêt obligatoire au palais du Belvédère, non seulement pour le jardin, mais surtout pour confronter le regard de la femme la plus fatale de l'histoire de l'art. En 1901, Gustav Klimt (1862-1918) décide de s'attaquer au mythe biblique de Judith, cette veuve héroïque qui, pour sauver sa ville de Béthulie, séduit le général assyrien Holopherne avant de lui trancher la tête une fois qu'il est bien imbibé de vin. Mais attention, n'espérez pas trouver ici une scène de boucherie traditionnelle à la Caravage. Klimt, alors en pleine rébellion artistique contre l'académisme ronronnant de Vienne, transforme ce récit de résistance en une ode à la sensualité troublante, au beau milieu de ce qu'on appelle la Sécession viennoise. C'est l'époque où la capitale autrichienne est une cocotte-minute intellectuelle où se croisent Freud et Mahler, et où l'art doit désormais explorer les pulsions cachées de l'âme humaine plutôt que de simples faits historiques.

Techniquement, le tableau est un petit bijou de précision qui annonce le célèbre "Cycle d'or" de l'artiste. Klimt n'utilise pas la peinture comme tout le monde; il mélange l'huile avec des feuilles d'or appliquées avec une minutie d'orfèvre, un savoir-faire qu'il tient d'ailleurs de son père. Le style est une sorte de joyeux chaos organisé où le réalisme extrême du visage et de la poitrine de Judith contraste violemment avec l'aspect plat et décoratif des motifs ornementaux qui l'entourent. C'est cette dualité qui rend l'œuvre si moderne: on passe d'une chair qui semble respirer à une abstraction géométrique presque byzantine. L'œuvre est d'ailleurs logée dans un cadre en cuivre martelé, conçu par le frère de l'artiste, Georg Klimt, qui fait partie intégrante de l'objet d'art.

Sur le plan formel, le tableau surprend par son format très vertical et étroit, mesurant environ 84 centimètres de haut sur seulement 42 de large. Cette verticalité accentue l'aspect iconique, presque religieux, de la figure féminine. La palette est dominée par des tons chauds, des jaunes solaires et des ors profonds, mais si l'on regarde de plus près, on découvre des touches de noir charbonneux et des bleus nuit qui viennent refroidir l'ambiance. Judith occupe presque tout l'espace, debout, la bouche entrouverte et les yeux mi-clos dans une expression qui oscille dangereusement entre l'extase et le mépris. Elle ne ressemble en rien à une martyre dévote. Elle porte un collier de bijoux massifs qui semble presque lui enserrer la gorge, créant une coupure visuelle entre sa tête et son corps, un rappel subtil mais efficace du sort qu'elle vient de réserver à son ennemi.

Le descriptif de la scène demande un peu d'attention, car le pauvre Holopherne est réduit à sa plus simple expression. On n'aperçoit que la moitié de son visage décapité, en bas à droite, que Judith semble tenir négligemment. Ce n'est plus l'histoire d'un général vaincu, c'est le portrait d'une femme triomphante qui assume sa puissance sexuelle comme une arme de destruction massive. Pour donner vie à cette vision, Klimt a fait appel à sa muse et probablement amante, Adele Bloch-Bauer, une figure éminente de la haute société juive viennoise. Adele prête ses traits fins et son élégance nerveuse à cette Judith des temps modernes, transformant une figure biblique ancienne en une contemporaine de la bourgeoisie de 1900, ce qui n'a pas manqué de faire jaser dans les salons de l'époque.

L'interprétation de l'œuvre est un terrain de jeu fabuleux pour quiconque s'intéresse à la psychanalyse. Ici, Judith n'est plus l'instrument de la volonté de Dieu, mais la personnification de la "femme fatale", celle qui attire les hommes pour mieux les dévorer. Klimt joue sur l'ambiguïté du plaisir et de la mort. On peut y voir une critique ou une célébration de la libération des pulsions féminines, mais aussi un reflet des angoisses masculines de la fin du siècle face à l'émergence d'une femme plus affirmée. C'est une œuvre qui ne cherche pas à être morale, elle cherche à être sensorielle. Elle nous dit que la beauté peut être cruelle.

Le tableau a été acquis peu après sa création par la Galerie Belvedere (l'Osterreichische Galerie Belvedere), où il est toujours conservé et exposé aujourd'hui. Contrairement à d'autres œuvres de Klimt qui ont subi les tourmentes des spoliations nazies et des longues batailles juridiques internationales, celle-ci est restée un pilier des collections nationales autrichiennes. Elle y trône aux côtés du célèbre Baiser, formant un diptyque informel sur la passion et la domination.

Il faut savoir que l'accueil de l'époque fut pour le moins mitigé, voire franchement hostile pour les plus conservateurs. On reprochait à Klimt d'avoir transformé une sainte en une prostituée de luxe et de glorifier le meurtre par l'érotisme. On a même longtemps voulu appeler le tableau Salomé parce que l'idée d'une Judith si sensuelle était insupportable aux critiques bien-pensants. De nos jours, le jugement s'est totalement inversé. Judith et Holopherne, (aussi connu sous le nom de Judith I) est célébré comme un chef-d'œuvre de la psychologie humaine et une icône de la culture pop. Son influence se retrouve partout, de la mode à la publicité, prouvant que Klimt avait compris, bien avant tout le monde, que le mélange du luxe, du sexe et du danger est une recette visuelle dont on ne se lasse jamais. C'est une œuvre qui reste, plus d'un siècle plus tard, d'une insolente actualité.

Après le thé, je retourne à la peinture: un grand peuplier au crépuscule, l'orage menaçant. De temps en temps, au lieu de peindre ce soir, je vais jouer aux quilles dans un village voisin, mais c'est rare.

Gustav Klimt

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