Sous ce masque, il y a plus que de la chair. Sous ce masque, il y a une idée, Creedy... et les idées sont à l'épreuve des balles.

V interprété par Hugo Weaving | V pour Vendetta

V pour Vendetta de James McTeigue (2006).
V pour Vendetta de James McTeigue (2006).


DCeased: Dead Planet #3 de Hairsine et Taylor (Couverture bis de Yasmine Putri).

Dans le comic book DCeased: Dead Planet #3 (Hairsine et Taylor • DC Comics) le cover artist Yasmine Putri parodie l'affiche du film V pour Vendetta de James McTeigue sur une des couvertures alternatives de la BD. Ici, V / William Rockwood interprété par Hugo Weaving est remplacé par Bruce Thomas Wayne alias Batman et Evey Hammond interprétée Natalie Portman devient Cassandra Elizabeth Sandsmark alias Wonder Girl.

 

Si vous avez déjà croisé un manifestant avec un masque blanc au sourire figé, vous connaissez forcément V pour Vendetta. Sorti aux Etats-Unis le 17 mars 2006, ce film réalisé par James McTeigue est devenu bien plus qu'un simple divertissement du samedi soir. C'est un objet pop culturel fascinant, un manifeste politique emballé dans du papier-cadeau hollywoodien, et il est grand temps de se pencher sur ce qui se cache derrière ce fameux sourire de porcelaine.

Tout commence dans les années 80 avec le génie barbu Alan Moore et le dessinateur David Lloyd. A l'époque, ils créent un roman graphique sombre et complexe en réaction à l'Angleterre de Margaret Thatcher. Le projet d'adaptation traîne longtemps dans les tiroirs d'Hollywood avant que les Wachowski, auréolées du succès de la trilogie Matrix, ne décident de s'y attaquer. Elles avaient écrit un premier jet du scénario dès les années 90, mais elles ont attendu d'avoir assez de poids dans l'industrie pour imposer cette vision radicale d'une dictature britannique futuriste. Comme souvent avec Alan Moore, le créateur original a détesté l'idée même d'une adaptation et a demandé que son nom soit retiré du générique, laissant le champ libre aux sœurs Wachowski pour transformer son œuvre littéraire en un blockbuster plus accessible.

Le scénario nous plonge dans une version dystopique du Royaume-Uni où un parti fasciste a pris le pouvoir après une série de catastrophes mondiales. On y suit Evey Hammond, une jeune femme ordinaire qui se retrouve sauvée, puis embrigadée par V, un justicier masqué adepte de la dynamite et des citations de Shakespeare. Les Wachowski ont intelligemment déplacé les enjeux: là où la BD parlait d'Anarchie contre Fascisme, le film se concentre davantage sur la Liberté contre la Tyrannie, avec des échos très clairs aux politiques sécuritaires de l'ère Bush. C'est fluide, c'est efficace, et même si le ton est parfois un peu grandiloquent, l'histoire parvient à nous faire douter sur la moralité de son "héros" qui reste, après tout, un terroriste.

Pour la réalisation, les Wachowski ont passé le relais à James McTeigue. C'était son premier long-métrage, mais il n'était pas un bleu pour autant puisqu'il avait été leur premier assistant sur Matrix. Son choix permettait aux sœurs de garder un œil sur la production tout en offrant à McTeigue l'opportunité de prouver sa valeur. Côté casting, le défi était immense: comment faire passer des émotions quand le personnage principal ne retire jamais son masque ? James Purefoy a d'abord commencé le tournage, mais il a rapidement quitté le projet, car porter le masque était trop contraignant. C'est alors que Hugo Weaving, l'inoubliable Agent Smith, est arrivé à la rescousse. Sa performance est purement vocale et corporelle, ce qui rend la présence de V d'autant plus magnétique. Face à lui, Natalie Portman livre une prestation habitée en Evey, prouvant qu'elle est prête à tout, y compris à perdre sa chevelure en direct devant les caméras.

Visuellement, le film est une réussite indéniable. La photographie d'Adrian Biddle, qui signe ici son dernier film avant de nous quitter, jongle habilement entre le gris oppressant de Londres et les couleurs chaudes et baroques du repaire de V, la Galerie des Ombres. La mise en scène de McTeigue est propre, évitant les tics de montage trop nerveux de l'époque pour privilégier des compositions de cadres qui rappellent parfois l'esthétique de la bande dessinée. La direction d'acteurs est impeccable, notamment avec un Stephen Rea tout en retenue dans le rôle de l'inspecteur Finch, qui apporte une touche d'humanité et de doute au milieu des caricatures de méchants du parti Norsefire.

La musique de Dario Marianelli joue un rôle crucial dans l'atmosphère du film. Elle sait se faire discrète lors des moments d'intimité entre V et Evey, pour ensuite exploser littéralement lors des scènes de destruction. L'utilisation de l'Ouverture solennelle 1812 de Tchaïkovski lors du final est un coup de génie symbolique, transformant un acte de terrorisme en une véritable chorégraphie artistique. C'est (trop ?) pompeux, c'est brillant, et ça donne furieusement envie de renverser un gouvernement injuste depuis son canapé.

Saviez-vous que pour la scène où Natalie Portman se fait raser la tête, l'équipe n'avait droit qu'à une seule prise ? L'actrice a d'ailleurs déclaré que c'était une expérience libératrice. Autre anecdote amusante: le tournage près du Parlement britannique n'a été autorisé qu'entre minuit et cinq heures du matin, et l'équipe ne disposait que de quelques minutes à chaque fois pour filmer avant que le trafic ne reprenne. Quant à la fameuse scène des dominos, elle a nécessité l'intervention de quatre monteurs de dominos professionnels et plusieurs jours de travail pour aligner les 22 000 pièces nécessaires sans qu'un éternuement malencontreux ne vienne tout gâcher.

A sa sortie, l'accueil critique a été plutôt positif, bien que certains aient reproché au film de simplifier les thématiques politiques de la BD. Commercialement, le film a été un succès solide, mais c'est dans les années qui ont suivi qu'il a acquis son véritable statut d'icône. Le masque de Guy Fawkes, redessiné pour le film, a été récupéré par le collectif Anonymous et est devenu le symbole mondial de la contestation contre l'oppression et la surveillance de masse. Près de vingt ans plus tard, V pour Vendetta reste une œuvre puissante, un divertissement intelligent qui nous rappelle que si les hommes meurent, les idées, elles, sont à l'épreuve des balles. Que l'on soit d'accord ou non avec ses méthodes, V a réussi son pari: marquer l'imaginaire collectif de façon indélébile.

C'est à madame Justice que je dédie ce concerto, en l'honneur des vacances qu'elle semble avoir prises très loin d'ici et en reconnaissance de l'imposteur qui se dresse à sa place.

V interprété par Hugo Weaving | V pour Vendetta

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