On se croit toujours le plus malin et... quand tu ne peux plus défendre tes couleurs, t'es plus rien !

Abel Davo interprété par Lino Ventura | Classe tous risques

Photographie de tournage du film Classe tous risques de Claude Sautet (1960). Classe tous risques de Claude Sautet (1960).
Classe tous risques de Claude Sautet (1960).


Tyler Cross - Vintage and Badass de Brüno et Fabien Nury (Page 111).

Dans le hors-série Vintage and Badass: Le cinéma de Tyler Cross (Brüno et Nury • Dargaud) Brüno Thielleux parodie l'affiche du film Classe tous risques de Claude Sautet sur une des planches de sa BD. Ici, on reconnaît bien le jeune convoyeur Eric Stark (Jean-Paul Belmondo), le gangster en cavale Abel Davo (Lino Ventura) et le receleur Arthur Gibelin (Marcel Dalio), le tout à la sauce Tyler Cross.

 

Lorsqu'on évoque le nom de Claude Sautet, l'image qui vient immédiatement à l'esprit est celle de bourgeois parisiens discutant de leurs états d'âme autour d'un café ou sous une pluie fine dans les années soixante-dix. Pourtant, avant de devenir le peintre attitré des hésitations sentimentales, Sautet a signé en 1960 un film noir d'une noirceur absolue, véritable météore dans le paysage cinématographique de l'époque. Classe tous risques ne naît pas d'une volonté de faire "genre", mais d'une rencontre déterminante avec l'univers de José Giovanni, ancien condamné à mort devenu auteur de polars. Le projet voit le jour dans un contexte de transition pour le cinéma français: la Nouvelle Vague pointe le bout de son nez, bousculant les vieilles structures, tandis que Sautet, alors premier assistant-réalisateur de renom, cherche à imposer une vision plus brute, plus physique du grand banditisme, loin des clichés romantiques du milieu.

Gangster condamné à mort par contumace et recherché par la police, Abel Davos (Lino Ventura) s'est réfugié en Italie avec sa femme Thérèse (Simone France) et ses deux enfants. Mais après un coup avec son ami Raymond (Stan Krol), sur le point d'être retrouvé, il doit rentrer clandestinement en France. En débarquant sur une plage déserte, deux douaniers les surprennent, provoquant une fusillade tuant Thérèse et Raymond. Resté seul avec ses enfants, Abel fait appel à ses amis Riton (Michel Ardan) et Fargier (Claude Cerval), à Paris pour venir les chercher à Nice, qui ne peuvent venir eux-mêmes mais lui envoient un homme sûr, Eric Stark (Jean-Paul Belmondo), avec une ambulance. Davos se lie d'amitié avec le jeune homme, qui le cache dans une chambre de bonne de son immeuble...

AlloCiné | Classe tous risques

Le style de cette œuvre se distingue par une technique de mise en scène que l'on pourrait qualifier de chirurgicale, évitant soigneusement tout gras narratif. Sautet utilise une photographie en noir et blanc contrastée, signée Ghislain Cloquet, qui confère au film une dimension presque documentaire, bien que magnifiée par un sens du cadre déjà très sûr. Contrairement à certains de ses contemporains qui s'amusaient avec la caméra, le futur réalisateur de César et Rosalie préfère ici une sobriété exemplaire, mettant le mouvement au service de l'action pure. Les formes sont sèches, les décors urbains sont dépouillés de tout artifice, et la lumière, souvent crue, souligne la fatigue sur les visages des protagonistes plutôt que de chercher à les idéaliser.

Au cœur de cette fresque tragique, on trouve deux modèles, deux géants du cinéma qui incarnent la passation de pouvoir entre deux générations d'acteurs. Lino Ventura prête sa carrure et son regard de béton à Abel Davos, un gangster traqué qui tente de protéger ses deux enfants après un casse qui a tourné au désastre. A ses côtés, un jeune Jean-Paul Belmondo, qui vient tout juste de sortir de l'expérience A bout de souffle, apporte une modernité et une décontraction saisissantes dans le rôle d'Eric Stark, le seul "ami" capable de risquer sa peau pour un homme qu'il ne connaît pas. Le film décrit leur cavale, non pas comme une épopée glorieuse, mais comme une lente descente aux enfers où l'honneur se heurte à la lâcheté de ceux qui, autrefois, se disaient frères d'armes.

L'interprétation de l'œuvre dépasse le simple cadre du film de gangsters pour devenir une méditation amère sur la solitude et la trahison. Classe tous risques nous raconte la fin d'un monde, celui des voyous à l'ancienne régis par un code moral strict, face à une nouvelle société qui ne respecte plus rien. C'est le portrait d'un homme qui, en voulant sauver sa famille, finit par comprendre qu'il n'appartient plus à aucun camp. Le récit est hanté par une mélancolie profonde, celle d'Abel Davos constatant que la solidarité du "milieu" n'est qu'une façade fragile dès que le danger approche. C'est moins un film sur le crime que sur l'amitié masculine et la douleur de l'exil, thèmes qui deviendront récurrents dans la filmographie de Sautet.

Bien que le film ne soit pas une "toile" physique appartenant à une collection privée, il est aujourd'hui considéré comme un trésor du patrimoine cinématographique mondial, précieusement conservé dans les archives de la Cinémathèque française et régulièrement restauré par la société de production SND. A sa sortie en 1960, l'accueil fut malheureusement assombri par la concurrence frontale du film de Godard, qui captait toute la lumière médiatique. La critique de l'époque, parfois aveuglée par la rupture stylistique de la Nouvelle Vague, a mis du temps à percevoir la modernité cachée sous le classicisme apparent de Sautet. Cependant, avec les années, le succès d'estime s'est transformé en un CULTE solide. Aujourd'hui, Classe tous risques est cité comme une influence majeure par des cinéastes comme Michael Mann ou Jean-Pierre Melville, restant pour nous le témoin indémodable d'un âge d'or où le polar français avait le goût du fer et la dignité des grandes tragédies.

- A cette époque-là, c'était nous qui décidions pour tout le monde.
- Y-a encore jamais personne qui a décidé quelque chose pour moi.
- Ça, ça dépend sur qui on tombe.

Arthur Gibelin (Marcel Dalio) et Eric Stark (Jean-Paul Belmondo) | Classe tous risques

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