Un scénariste doit chaque jour tuer son père, violer sa mère et trahir sa patrie.

Luis Buñuel

La fièvre monte à El Pao de Luis Buñuel (1959).
La fièvre monte à El Pao de Luis Buñuel (1959).

La fièvre monte à El Pao selon Brüno.
Plan du film Tyler Cross - Vintage and Badass de Brüno et Fabien Nury (Page 109).

Dans le hors-série Vintage and Badass: Le cinéma de Tyler Cross (Brüno et Nury • Dargaud) Brüno Thielleux pastiche un plan du film La fièvre monte à El Pao de Luis Buñuel sur une des planches de sa BD. Ici, on reconnaît bien Ramón Vázquez interprété par Gérard Philipe et Inés Rojas campée par María Félix, le tout à la sauce Tyler Cross.

 

1959. Le Mexique et la France s'unissent pour donner naissance à un drame politique étouffant. En France, le film sortira en salle le 6 janvier 1960. Son titre ? La fièvre monte à El Pao (Los ambiciosos en espagnol). Aux commandes, le maître du surréalisme et de la subversion, Luis Buñuel. A l'affiche, l'immense Gérard Philipe, dont ce sera malheureusement la toute dernière apparition à l'écran. Une œuvre charnière, à l'ambiance moite, qui mérite qu'on s'y attarde.

Pour bien comprendre ce film, il faut se pencher sur sa genèse. Ce n'est pas Buñuel, qui était alors en pleine période mexicaine, qui a eu l'idée de ce projet. C'est Gérard Philipe lui-même ! L'acteur, très engagé politiquement (il était proche du Parti communiste français), est tombé sous le charme du roman éponyme d'Henri Castillou. L'histoire, celle de Ramón Vázquez, un idéaliste propulsé au pouvoir dans une île-prison sous dictature, résonnait fortement avec les convictions de Philipe sur la corruption du pouvoir et le combat pour la justice. Il a insisté pour que Buñuel réalise le film. Le maître espagnol, moins emballé par le mélodrame politique que par le pur surréalisme, a fini par accepter, probablement par amitié pour le producteur Oscar Dancigers, mais aussi parce qu'il pouvait glisser ses thèmes favoris: le désir, la perversion du pouvoir et l'hypocrisie de la bourgeoisie. On pourrait dire que c'est un film "de commande" mais avec la patte de l'artiste.

Le scénario est l'un des points les plus intéressants du film. L'histoire nous plonge dans l'île fictive d'Ojeda, sorte de colonie pénitentiaire d'Amérique centrale. Après l'assassinat du gouverneur Vargas, son secrétaire, Ramón Vázquez (Gérard Philipe), prend l'intérim. Lui, il veut changer les choses, instaurer la justice. Mais c'est sans compter sur l'arrivée d'Alejandro Gual (Jean Servais), un cynique absolu envoyé pour rétablir l'ordre, et surtout sur la veuve, Inès Vargas (María Félix), une femme sensuelle et terriblement ambitieuse. Le cœur du drame buñuelien est là: comment l'idéalisme d'un homme (Vázquez) se heurte à la soif de pouvoir et au désir charnel. Buñuel s'amuse à montrer la déchéance de l'idéaliste: pour faire le bien, Vázquez doit d'abord faire le sale boulot. Il se retrouve à commettre les mêmes injustices qu'il condamnait, pris au piège de la machinerie politique et de la manipulation sexuelle d'Inès. C'est un conte moral amer, typique de Buñuel, sur le fait qu'il est impossible de garder les mains propres quand on touche au pouvoir.

Le choix du casting est un mélange franco-mexicain explosif, soulignant le drame de la confrontation des caractères. Gérard Philipe incarne la jeunesse et l'idéalisme; pour l'anecdote, Buñuel le trouvait physiquement peu crédible en homme politique fort, mais sa performance est poignante, apportant une ferveur tragique et un désenchantement palpable, qui résonnent étrangement avec le destin funeste qui l'attendait. Face à lui, María Félix, la grande diva mexicaine, est la figure de la femme tentatrice, la force motrice et corrompue; son charisme brûlant, sublimé par la photographie, est le contrepoint parfait à la pureté naïve de Philipe. Enfin, Jean Servais incarne le cynisme et la cruauté pure, l'ombre noire qui menace l'idéalisme, il est parfait dans ce rôle de vautour politique grâce à sa voix si particulière.

Si Buñuel lui-même a déclaré qu'il n'aimait pas ce film, sa mise en scène est pourtant d'une efficacité redoutable. Le style est épuré, très classique, loin des fulgurances surréalistes de ses autres œuvres, mais cela sert l'atmosphère. C'est la photographie de Gabriel Figueroa qui est le véritable atout visuel. Le grand chef opérateur mexicain, célèbre pour son travail sur les films d'Emilio Fernández, magnifie le noir et blanc en utilisant des contrastes extrêmes et des ombres portées intenses qui accentuent la chaleur moite et l'atmosphère oppressante de l'île, où le soleil n'est pas source de vie, mais de fièvre et de corruption. Quant à la direction d'acteurs, Buñuel est minimaliste, laissant ses acteurs construire leurs personnages sans artifice. Il évite les explosions d'émotions gratuites pour se concentrer sur l'ambiguïté morale, privilégiant un style sec et précis, conférant une tension dramatique constante à l'ensemble.

Le tournage, qui a eu lieu au printemps 1959, s'est déroulé à Acapulco et dans les environs du Mexique. Quelques mois seulement après la fin du tournage, Gérard Philipe est emporté par un cancer foudroyant, le 25 novembre 1959, à l'âge de 36 ans. Ce film reste son testament cinématographique, ce qui lui confère une résonance émotionnelle particulière et un caractère symbolique de "chant du cygne" de l'idéalisme face au cynisme.

La musique, composée par Paul Misraki, est discrète mais efficace. Elle installe une ambiance de drame sous tension, soulignant la marche implacable du destin politique. Ce n'est pas une partition exubérante, mais elle participe grandement à l'atmosphère étouffante.

Il faut noter qu'à sa sortie, La fièvre monte à El Pao a reçu un accueil critique mitigé. Beaucoup l'ont trouvé trop conventionnel, trop politique et pas assez "Buñuel" pour les puristes du surréalisme. Buñuel lui-même, on l'a dit, ne le portait pas dans son cœur, affirmant qu'il s'agissait d'un travail purement professionnel. Pourtant, au fil des années, le film a été réhabilité. Les critiques et les fans ont fini par y voir non pas un Buñuel mineur, mais un Buñuel essentiel pour comprendre son regard sur le pouvoir. L'influence se lit dans la manière dont il dépeint la chute morale de l'idéaliste et dans sa critique acerbe des dictatures.

Aujourd'hui, le film est surtout chéri pour son rôle historique, car c'est le dernier témoignage de l'art de Gérard Philipe, une performance bouleversante, et pour sa cohérence thématique, car bien qu'il se cache sous un emballage de mélodrame classique, il distille la vision buñuelienne: le désir qui corrompt, et le pouvoir, cet autre grand fétiche de l'homme, qui finit toujours par dévorer les bonnes intentions. Bref, si vous aimez les drames politiques noirs, les ambiances moites, ou si vous voulez simplement rendre hommage au grand Gérard Philipe, ce film est un voyage indispensable sur une île où le seul espoir de réforme se noie dans la fièvre du pouvoir.

Je manque d'indulgence, mais si on était indulgent à 20 ans, où irait le monde ?

Gérard Philipe

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