C'est fini, ces cochoncetés-là. Toi comme feu aux fesses, c'est plutôt la tour infernale.

Franck Poupart interprété par Patrick Dewaere |Série Noire

Série Noire d'Alain Corneau (1979).
Série Noire d'Alain Corneau (1979).

Série Noire selon Brüno.
Tyler Cross - Vintage and Badass de Brüno et Fabien Nury (Page 118).

Dans le hors-série Vintage and Badass: Le cinéma de Tyler Cross (Brüno et Nury • Dargaud) Brüno Thielleux pastiche un plan du film Série Noire d'Alain Corneau sur une des planches de sa BD. Ici, on reconnaît bien Franck Poupart interprété par Patrick Dewaere, le tout à la sauce Tyler Cross.

 

Si vous cherchez un film pour égayer votre dimanche après-midi entre deux macarons, passez votre chemin. En revanche, si vous voulez voir ce que le cinéma français a produit de plus viscéral, de plus sombre et de plus habité, alors bienvenue dans l'univers de Série Noire. Sorti sur les écrans français le 25 avril 1979, ce film d'Alain Corneau n'est pas seulement un polar, c'est une expérience sensorielle dont on ressort rarement indemne, les vêtements un peu froissés et l'âme un peu grise.

La genèse de ce projet fou prend racine dans la littérature américaine de gare, celle qui sent le tabac froid et le désespoir. Alain Corneau, passionné de récits noirs, décide d'adapter Des cliques et des cloaques (A Hell of a Woman en VO) de Jim Thompson. L'écrivain américain est le maître incontesté du malaise, et Corneau comprend vite que pour transposer cette noirceur en banlieue parisienne, il va falloir plus qu'une simple adaptation linéaire. Il s'entoure alors de l'écrivain Georges Perec pour l'écriture des dialogues. Ce choix, qui peut sembler surprenant, apporte au film une saveur unique: un mélange de réalisme trivial et de poésie absurde, où les mots deviennent des armes ou des pansements dérisoires.

La vie de Franck Poupart (Patrick Dewaere) est terriblement minable et ennuyeuse. Petit représentant de commerce sans envergure, englué dans une vie sentimentale sans relief, Franck Poupart a des envies d'ailleurs. Et d'argent. Un jour, il rencontre Mona (Marie Trintignant), pour le meilleur et surtout pour le pire. Franck et Mona décident de voler la fortune de la tante de Mona, mais ils iront jusqu'à la tuer. Et c'est l'escalade de la violence. Sans le moindre scrupule, le couple dépouille et tue avec la même facilité qu'un citoyen lambda allumerait sa télévision.

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Le casting est sans doute l'élément le plus légendaire du film. Alain Corneau fait le pari de confier le rôle principal à Patrick Dewaere. A l'époque, Dewaere est déjà une star, mais il va ici bien au-delà de la simple interprétation. Face à lui, la toute jeune Marie Trintignant apporte une fragilité inquiétante, tandis que Myriam Boyer et Bernard Blier complètent cette galerie de portraits peu reluisants avec une justesse effrayante. Blier, en patron véreux, est d'une onctuosité menaçante qui contraste merveilleusement avec l'énergie électrique et désespérée de Dewaere.

La mise en scène d'Alain Corneau est un modèle de précision clinique. Il filme la banlieue non pas comme un décor social, mais comme un terrain vague de l'esprit. La photographie de Pierre-William Glenn joue sur des teintes délavées, des gris profonds et des lumières blafardes qui accentuent le sentiment de claustrophobie, même dans les espaces ouverts. La direction d'acteurs est, elle aussi, hors norme. On raconte que Dewaere s'est investi physiquement jusqu'à l'épuisement, n'hésitant pas à se cogner réellement la tête contre les murs ou les carrosseries de voitures pour atteindre l'état de transe requis par son personnage.

La musique occupe une place particulière, ou plutôt l'absence de "musique de film" traditionnelle. Corneau utilise des morceaux préexistants, notamment du Duke Ellington, pour souligner le décalage entre les aspirations de Franck et sa réalité pathétique. Le son du film est marqué par les bruits du quotidien : le moteur de la Peugeot 104, le crépitement de la pluie, les cris étouffés. Tout contribue à créer une ambiance sonore poisseuse qui colle à la peau du spectateur.

Le tournage a été marqué par l'implication totale de l'équipe, et surtout par la métamorphose de Dewaere. L'anecdote la plus célèbre reste celle de la scène où il se frappe contre une voiture: l'acteur était tellement dans son rôle que l'équipe technique était terrifiée de le voir se blesser gravement. Ce n'était plus du jeu, c'était une mise à nu brutale. On dit aussi que le climat sur le plateau était pesant, à l'image du film, chacun ayant conscience de participer à quelque chose de radicalement différent de la production habituelle.

A sa sortie, la critique est partagée mais globalement fascinée par la violence psychologique du film. Si certains sont rebutés par tant de noirceur, beaucoup crient au génie devant la performance de Dewaere. Le film n'est pas un immense succès populaire immédiat au box-office, son sujet étant trop aride pour le grand public, mais il gagne très vite un statut de film culte. Avec les années, son influence n'a cessé de croître. Il est devenu la référence absolue pour tout cinéaste français voulant s'attaquer au genre noir. Les fans y voient le testament artistique d'un Dewaere au sommet de son art, quelques années avant sa fin tragique. Série Noire reste aujourd'hui une œuvre indépassable, un monument de nihilisme qui prouve que le cinéma, même quand il fait mal, peut être d'une beauté foudroyante.

Ben quoi, c'est pas la peine de me regarder avec les yeux du zouave de l'Alma, là ! Tu me cherches, tu me trouves. Mais tu vois, quand j'peux me laisser aller, j'suis plutôt le type bien, genre Saint-Bernard. Le cœur sur la main. La main dans la poche.

Franck Poupart interprété par Patrick Dewaere |Série Noire

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