Ils savent que je suis black ?

Chris Washington interprété par Daniel Kaluuya | Get Out

Get Out de Jordan Peele (2017).
Get Out de Jordan Peele (2017).

Get Out selon Chinh Potter.
Stray Dogs: Dog Days #1 de Forstner et Fleecs (Couverture bis de Chinh Potter).

Dans le comic book Stray Dogs: Dog Days #1 (Forstner et Fleecs • Image Comics) le cover artist Chinh Potter parodie l'affiche du film Get Out de Jordan Peele sur une des nombreuses couvertures alternatives de la BD. Ici, Chris Washington interprété par Daniel Kaluuya est remplacé par Aldo.

 

Si vous n'avez jamais ressenti cette petite goutte de sueur froide en étant invité à un week-end à la campagne dans la belle-famille, c'est que vous n'avez probablement pas encore vu Get Out. Sorti le 24 février 2017, ce film a non seulement redéfini le genre de l'horreur, mais il a aussi propulsé son créateur au rang de nouveau maître du suspense. Bien plus qu'un simple film de trouille, c'est une autopsie grinçante de l'illusion d'une société égalitaire qui manie l'humour noir et l'angoisse avec une précision chirurgicale.

A l'origine, personne n'attendait Jordan Peele sur ce terrain. Connu principalement pour ses sketchs humoristiques dans le duo Key & Peele, l'homme avait pourtant une obsession pour le genre horrifique depuis longtemps. Le projet est né d'une réflexion sur le manque de représentation des Noirs dans les films d'horreur classiques, souvent cantonnés aux rôles de victimes rapides. Peele a voulu renverser la vapeur en s'inspirant de sa propre expérience de vie et de films comme Les Femmes de Stepford ou Rosemary's Baby, afin de transformer le racisme ordinaire en une véritable menace paranormale.

Couple mixte, Chris (Daniel Kaluuya) et sa petite amie Rose (Allison Williams) filent le parfait amour. Le moment est donc venu de rencontrer la belle-famille, Missy (Catherine Keener) et Dean (Bradley Whitford) lors d'un week-end sur leur domaine dans le nord de l'Etat. Chris commence par penser que l'atmosphère tendue est liée à leur différence de couleur de peau, mais très vite une série d'incidents de plus en plus inquiétants lui permet de découvrir l'inimaginable.

AlloCiné | Get Out

Le scénario est un petit bijou de construction dramatique. Le génie de l'écriture réside dans sa capacité à transformer des micro-agressions quotidiennes, comme des compliments maladroits sur la génétique de Chris, en indices de quelque chose de bien plus sombre. Chaque dialogue est une double lecture, et le film récompense généreusement ceux qui le regardent une deuxième fois en révélant que chaque phrase anodine cachait en réalité un dessein macabre.

Jordan Peele, pour sa première réalisation, a fait preuve d'une maîtrise technique insolente. Côté acteurs, le choix de Daniel Kaluuya dans le rôle de Chris s'est avéré être un coup de maître. L'acteur britannique parvient à exprimer une vulnérabilité et une méfiance palpable uniquement par son regard. A ses côtés, Allison Williams incarne avec une perfection troublante la "petite amie idéale", tandis que Catherine Keener et Bradley Whitford apportent une dimension de malaise aristocratique absolument délicieuse. Le casting réussit l'exploit de rendre l'ordinaire terrifiant.

Sur le plan stylistique, la mise en scène de Peele est d'une sobriété exemplaire qui mise tout sur l'ambiance. La photographie, jouant sur des contrastes marqués et des cadres souvent serrés, renforce l'idée d'enfermement malgré l'immensité du domaine. La direction d'acteurs est d'une précision millimétrée, notamment lors de la célèbre scène de l'hypnose où le temps semble s'arrêter. On sent une volonté pédagogique dans la manière de filmer: Peele nous force à voir le monde à travers les yeux de Chris, transformant chaque personnage blanc en une menace potentielle dans un jeu de miroirs psychologique.

La musique de Michael Abels joue un rôle prépondérant dans cette réussite. Loin des jump-scares musicaux faciles, la bande originale utilise des voix et des instruments à cordes pour créer une mélodie lancinante. Le thème d'ouverture, Sikiliza Kwa Wahenga, qui signifie "écoute les ancêtres" en swahili, donne immédiatement le ton: une mise en garde ancestrale adressée au protagoniste. Cette dimension sonore ancre le film dans une réalité culturelle profonde tout en maintenant une tension constante qui ne retombe jamais vraiment, même lors des moments de calme apparent.

Daniel Kaluuya a obtenu le rôle après avoir réalisé cinq prises différentes de la scène de l'hypnose, pleurant exactement au même moment à chaque fois, ce qui a laissé Jordan Peele sans voix. On raconte aussi que le réalisateur, pour détendre l'atmosphère pesante sur le plateau, mimait les personnages pendant qu'il donnait ses instructions. Ces moments de légèreté étaient nécessaires pour équilibrer la noirceur du sujet traité et la rigueur demandée aux acteurs pour maintenir le niveau de malaise requis à l'écran.

Lors de sa sortie, l'accueil critique a été dithyrambique, le film affichant un score presque parfait sur les sites de référence. Les critiques ont salué l'audace de Peele pour avoir réussi à traiter du racisme systémique à travers le prisme du divertissement pur. Le succès commercial fut tout aussi colossal, transformant un budget modeste de 4,5 millions de dollars en une recette mondiale dépassant les 250 millions. Le film a même décroché l'Oscar du meilleur scénario original, marquant l'histoire du cinéma de genre.

Avec le recul, l'influence de Get Out est immense. Il a ouvert la voie à ce que l'on appelle désormais l'horreur sociale, un sous-genre où la peur ne vient pas de monstres sous le lit, mais des structures de notre propre société. Pour les fans, le film est devenu un objet d'étude permanent, chaque détail étant décortiqué sur les forums des années après.

Quand y a trop de blancs, je pars en vrille !

Chris Washington interprété par Daniel Kaluuya | Get Out

##003023##
Retour à l'accueil