Tyler Chabrol tire à vue !
31 mars 2026Merde ! Vive la mort !
Buenaventura Diaz interprété par Fabio Testi | Nada
Nada de Claude Chabrol (1974).
Tyler Cross - Vintage and Badass de Brüno et Fabien Nury (Page 115).
Dans le hors-série Vintage and Badass: Le cinéma de Tyler Cross (Brüno et Nury • Dargaud) Brüno Thielleux pastiche l'affiche du film Nada de Claude Chabrol sur une des planches de sa BD. Ici, on reconnaît bien D'Arey interprété par Lou Castel, Véronique Cash campée par Mariangela Melato et André Epaulard incarné par Maurice Garrel, le tout à la sauce Tyler Cross.
Si vous pensiez que Claude Chabrol ne savait que filmer des bourgeois qui mangent du gigot en se trompant mutuellement, Nada va sérieusement bousculer vos certitudes. Sorti sur les écrans français le 6 novembre 1974, ce film franco-italien est une véritable déflagration dans la carrière du cinéaste. En plein cœur des violences politiques européennes de l'époque, Chabrol délaisse ses chroniques de mœurs habituelles pour s'attaquer de front au terrorisme et à la raison d'Etat, avec un mélange d'ironie mordante et de violence crue qui n'a rien perdu de son efficacité aujourd'hui.
La genèse du projet est indissociable d'une rencontre littéraire marquante. A l'origine, il y a le roman éponyme de Jean-Patrick Manchette, figure de proue du néo-polar français. Manchette est celui qui a réinjecté de la politique et de la lutte des classes dans le roman noir. Chabrol, séduit par la noirceur du livre, décide d'en faire une adaptation fidèle. Le scénario coécrit par le réalisateur et l'auteur lui-même, suit le groupe anarchiste Nada qui décide d'enlever l'ambassadeur des Etats-Unis dans un bordel de luxe parisien. Ce n'est pas qu'un simple film de braquage qui tourne mal, c'est une autopsie de l'impasse politique où les terroristes et l'Etat finissent par se ressembler dans leur mépris de la vie humaine.
Le choix de Claude Chabrol pour ce sujet a pu surprendre à l'époque, tant on l'identifiait à la Nouvelle Vague et à l'analyse psychologique. Pourtant, son regard froid et clinique sur les mécanismes sociaux collait parfaitement à la vision de Manchette. Côté casting, Chabrol joue la carte de l'éclectisme avec brio. On retrouve Fabio Testi, l'acteur italien alors en pleine ascension, qui apporte une intensité physique au personnage de Diaz. A ses côtés, l'immense Maurice Garrel campe un instituteur anarchiste désabusé, tandis que Mariangela Melato et Lou Castel complètent cette bande de révoltés aux idéaux vacillants. Face à eux, Michel Aumont incarne un commissaire Goémond d'une froideur bureaucratique terrifiante, illustrant parfaitement cette machine étatique que rien n'arrête.
Sur le plan stylistique, la mise en scène de Chabrol dans Nada est d'une rigueur absolue, presque mathématique. Il évite tout lyrisme pour se concentrer sur l'action et le rapport de force. La photographie de Jean Rabier, collaborateur fétiche du réalisateur, privilégie des tons ternes et une lumière naturelle qui renforcent l'aspect quasi documentaire des scènes d'assaut. La direction d'acteurs est volontairement dépouillée, évitant le mélodrame pour souligner l'absurdité de la situation. On sent une volonté farouche de ne pas héroïser les ravisseurs, mais de les montrer tels qu'ils sont: des hommes et des femmes piégés par leur propre logique destructrice.
La musique du film, composée par Pierre Jansen, mérite que l'on s'y attarde. Habitué aux partitions plus classiques ou angoissantes pour Chabrol, Jansen propose ici une ambiance sonore qui souligne la tension sans jamais la souligner de manière grossière. La musique se fait rare, laissant souvent place au silence pesant de la campagne où se déroule le siège final, ou aux bruits secs des armes à feu. Pour la petite anecdote de tournage, il faut savoir que le film a été tourné dans une ambiance de grande concentration, Chabrol étant ravi de sortir de ses sentiers battus. Le réalisateur s'amusait d'ailleurs de l'aspect "film d'action" qu'il devait orchestrer, lui qui préférait d'ordinaire filmer des dialogues autour d'une bonne table.
A sa sortie, l'accueil critique de Nada a été pour le moins contrasté, voire houleux. Dans une France encore marquée par les soubresauts de Mai 68 et craignant la montée des extrémismes, le film a été perçu par certains comme une provocation gratuite. La droite y voyait une complaisance envers les anarchistes, tandis qu'une partie de la gauche reprochait à Chabrol de montrer l'échec total et sanglant de la révolution armée. Le film ne fut pas un immense succès commercial immédiat, sa noirceur radicale ayant sans doute refroidi le grand public habitué à des divertissements plus légers.
Cependant, avec le recul des années, le statut de Nada a considérablement évolué. Il est devenu un film culte pour les amateurs de cinéma politique et les fans de Manchette. Les critiques contemporains y voient désormais l'un des sommets de la carrière de Chabrol, louant sa lucidité prophétique sur les dérives sécuritaires des démocraties modernes. Son influence se fait encore sentir aujourd'hui, notamment dans le cinéma de genre français qui tente de lier action et réflexion sociale. Nada reste une œuvre brute, un cri de désespoir politique qui nous rappelle que, dans le combat entre le nihilisme et la raison d'Etat, c'est souvent l'humanité qui finit par perdre la partie.
##003031##Ils sont venus pour nous tuer ! Non pas pour nous capturer, mais pour nous massacrer ! Voilà un diplomate de moins !
Buenaventura Diaz interprété par Fabio Testi | Nada