C'taffaire-là, c'était ma dernière affaire à moi. On la faisait, puis on était tranquille. Y'a longtemps qu'j'l'attendais, t'sais. Y'a longtemps qu'j'en ai marre de toutes nos p'tites conneries et d'tout not'cirque. J'veux prend'ma r'traite, moi, tu comprends pas, non.

Max interprété par Jena Gabin | Touchez pas au grisbi

Photographie de tournage du film Touchez pas au grisbi de Jacques Becker (1954).
Photographie de tournage du film Touchez pas au grisbi de Jacques Becker (1954).

Touchez pas au grisbi selon Brüno.
Tyler Cross - Vintage and Badass de Brüno et Fabien Nury (Pages 106 et 107).

Dans le hors-série Vintage and Badass: Le cinéma de Tyler Cross (Brüno et Nury • Dargaud) Brüno Thielleux parodie une photographie du tournage du film Touchez pas au grisbi de Jacques Becker sur une des planches de sa BD. Ici, on reconnaît bien Max interprété par Jean Gabin, le tout à la sauce Tyler Cross.

 

Si je vous dis Jean Gabin, une omelette, et un air de jazz lancinant, vous me répondez ? Evidemment: Touchez pas au grisbi. Sorti en France le 17 mars 1954, ce film franco-italien de Jacques Becker est bien plus qu'un simple coup de flingue dans le Milieu. C'est une mélancolie en noir et blanc, un jalon du cinéma qui a relancé la carrière d'une légende et révélé un futur monstre sacré. Accrochez-vous, on plonge dans les secrets de ce chef-d'œuvre.

Au départ, il y a le roman d'Albert Simonin publié en 1953, un pavé de littérature noire qui frappe fort par son réalisme et, surtout, son usage de l'argot. Ce n'est pas l'argot d'opérette, c'est celui des truands, brut et précis. L'adaptation n'était pas facile, mais le scénario, coécrit par Jacques Becker, Maurice Griffe et Simonin lui-même (qui s'occupe des dialogues), réussit un coup de maître: il ralentit le rythme. Le film ne se concentre pas tant sur l'action du braquage que sur ses conséquences et, surtout, sur la vie de truand au moment de raccrocher. C'est l'histoire de Max, fatigué de la cambriole, qui rêve de retraite. En d'autres termes, le scénario est un long soupir d'adieu au grand banditisme.

Max-le-menteur (Jean Gabin) et Riton (René Dary) viennent de réussir le coup de leur vie: voler 50 millions de francs en lingots d'or à Orly. Avec ce "grisbi", les deux gangsters comptent bien profiter d'une retraite paisible. Mais Riton ne peut s'empêcher de parler du magot à sa maîtresse Josy (Jeanne Moreau). L'entraîneuse transmet la précieuse information à Angelo (Lino Ventura), un trafiquant de drogue avec lequel elle trompe Riton. Angelo kidnappe le vieux truand et demande le "grisbi" à Max comme rançon...

AlloCiné | Touchez pas au grisbi

Le choix du réalisateur, Jacques Becker, est crucial. Ancien assistant de Jean Renoir, Becker est un maître de l'observation sociale et de la précision. Après la poésie tragique de Casque d'Or, il s'attaque au polar avec la même rigueur, mais une tonalité plus sèche.

Quant au casting, c'est l'événement. Jean Gabin, après une période post-guerre plus difficile, Gabin est revenu "épaissi, mûri" (comme l'a dit la critique). Il accepte le rôle, refusé par Daniel Gélin, et trouve ici le rôle qui va redéfinir sa carrière: celui du patriarche désabusé du Milieu. Sa performance est d'une dignité et d'une usure incroyables. René Dary, l'ami un peu benêt, est le maillon faible qui cause le drame. Il est parfait en compagnon maladroit et fidèle de Max. Jeanne Moreau, dans un de ses premiers rôles importants, incarne la "pépée" qui fricote un peu trop à droite et à gauche. Elle apporte une fraîcheur vénéneuse et sensuelle qui contraste avec la lassitude des deux truands. Et puis, il y a Lino Ventura ! Lino, ancien champion de lutte, décroche ici son tout premier rôle au cinéma, celui d'Angelo, le chef de bande rival, jeune, brutal et sans code d'honneur. Il est la Nouvelle vague, le danger qui vient balayer les vieilles habitudes. Un baptême du feu mémorable pour celui qui deviendra une icône. On raconte que l'ancien lutteur ne devait faire qu'une figuration, mais il fut si impressionnant que son rôle s'est étoffé au fur et à mesure du tournage. Sa confrontation physique et verbale avec Gabin, qui symbolise le choc des générations et des codes d'honneur, est restée dans les mémoires.

La photographie, orchestrée par Pierre Montazel, mérite une mention spéciale. L'usage du noir et blanc n'est pas qu'une convention de l'époque: il est un véritable outil narratif. Montazel sculpte la lumière pour souligner la solitude et la mélancolie de Max. Les intérieurs des boîtes de nuit et des appartements sont plongés dans un clair-obscur typique du film noir, mais avec une élégance toute française. Ce contraste aigu entre les zones d'ombre et les rares sources de lumière accentue l'isolement des personnages et donne aux visages burinés de Gabin et Ventura une intensité dramatique incomparable. C'est une propreté visuelle qui contraste avec la saleté morale du Milieu.

La musique, composée par Jean Wiener, est essentielle. C'est un cool jazz lent, avec une mélodie récurrente, le fameux "son air" que Max aime tant, qui accompagne la mélancolie du personnage principal. Ce thème musical enveloppe le film d'une atmosphère de regret et de fatalité. Il est le pouls de Max.

A sa sortie, Touchez pas au grisbi fut un immense succès public, récoltant près de 4,7 millions d'entrées en France. La critique a été largement élogieuse, saluant l'art de Becker et le renouveau de Gabin. Robert Chazal parla même d'une "illustration des plus exactes" de la perfection. Gabin remporta d'ailleurs, pour ce rôle et pour L'Air de Paris, le prix d'interprétation masculine à la Mostra de Venise en 1954.

Son influence sur le film policier français est considérable. Il a posé les bases d'un polar plus cérébral et désabusé. On pense immédiatement à Jean-Pierre Melville qui, avec des films comme Le Samouraï, a poussé cette abstraction et ce rythme grave à son paroxysme. Touchez pas au grisbi est le mètre-étalon d'un certain cinéma de truands, où l'amitié et les codes d'honneur comptent plus que l'argent (le fameux grisbi), et où le glamour du banditisme cède la place à la tristesse de la vieillesse.

Bref, c'est un classique qui, même sept décennies plus tard, n'a pas pris une seule ride. Un film à voir et à revoir, si ce n'est que pour la scène de l'omelette de Max.

- Oh dis donc, moi j'en ai marre de tout ça, je m'tire. Tu restes, toi ?
- On prend encore un coup. Le der'.
- Le der', le der', le der', tu parles, j'connais la musique ! Si ça tombe, on va être obligé d'se payer la bouteille du tôlier si Pierrot vient par ici. Puis alors après, y'a les mômes qui vont rabattre, alors comme elles auront faim, faudra les emmener s'taper la soupe à l'oignon. Puis après faudra s'les farcir.
- Ben alors ?
- Ben alors, alors, alors, mon pote, moi j'ai pas envie, j'suis fatigué.
- Oh.
- Ben, pas de oh. Bon, allez, moi j'vais dire à Lola que j'me tire. Puis après tout, dis donc ! C'est p'têtre ce soir qu'elle va faire le micheton d'sa vie. J'ai pas l'droit d'y voler sa carrière, moi.

Max (Jean Gabin) et Riton (René Dary) | Touchez pas au grisbi

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