La Vénus au pinceau d'acier
17 nov. 2025Savoir quoi retirer et quoi conserver, c'est ce qui distingue les vrais professionnels des débutants.
Frank Frazetta
Illustration (1972) de Frank Frazetta pour la couverture d'Escape on Venus d'Edgar Rice Burroughs (1946).
L'Art de Simon Bisley (Couverture).
Dans l'artbook L'Art de Simon Bisley (Bisley • Soleil) Simon Bisley s'inspire du dessin de Frank Frazetta illustrant la Une de la réédition du roman Escape on Venus d'Edgar Rice Burroughs sur la couverture de sa BD. Simon Bisley est un auteur très connu notamment pour son travail pour Heavy metal, DC Comics (avec Lobo ...) ou encore 2000 AD (avec Slaine ...).
Attrapez votre dague la plus affûtée, on part pour une planète hostile décortiquer ce petit bijou de la pop culture. Publié en 1946, Escape on Venus est le quatrième volume du cycle vénusien d'Edgar Rice Burroughs, une série d'aventures exotiques mêlant science-fiction et fantastique. Le roman réunit plusieurs récits où Carson Napier, captif de la planète Vénus (appelée Amtor), affronte des civilisations étranges et des périls incessants.
Carson Napier et sa bien-aimée Duare sont parvenus à s'évader de Vépaja où Duare a été condamnée à mort par son père, le Jong... A bord de l'anotar, l'avion construit par Carson, ils tentent de rejoindre le pays de Korva pour enfin y vivre des jours heureux. Mais la guigne va les poursuivre encore: une tempête déroute l'anotar et le couple va devoir affronter de nouvelles péripéties. Tombant, tout d'abord, aux mains des Hommes-poissons qui les réduisent en esclavage, ils parviennent à s'évader de leur cité, secondés par des compagnons de captivité et grâce au fameux pistolet à rayons R de Carson. Ils aident leurs compagnons à reconquérir la cité de Japal dont ils sont originaires mais Carson y est capturé par les Brokols, des Hommes-plantes qui vénèrent une mystérieuse déesse humaine qui réservera bien des surprises... Sauvé par l'anotar piloté par Duare, ils peuvent repartir en direction du continent de Korva mais doivent faire halte, suite à une avarie, dans la cité de Voo-ad où ils sont chaleureusement accueillis. Seule étrangeté, tous les habitants se ressemblent et portent en plein milieu de la figure et du corps une ligne rouge qui ressemble à une tache de naissance... Coups de théâtre, revers de fortune, bêtes fauves, sauvages cannibales et peuplades à moitié humaines animent cette longue, difficile et aventureuse évasion !
Quatrième de couverture
Fidèle au style pulp de Burroughs, l'ouvrage combine action effrénée, imagination débordante et critique voilée des sociétés humaines. Moins cohérent que les précédents tomes, Escape on Venus séduit néanmoins par son univers baroque et son souffle d'évasion typique de l'âge d'or de la SF.
Le dessin de Frank Frazetta, qui nous réunit aujourd'hui, a été commandé en 1972 par l'éditeur Ace Books pour illustrer la couverture de la réédition du roman. Le cahier des charges était simple: ça doit claquer en rayon. Il fallait une image qui crie "AVENTURE !", "DANGER !" et "COURAGE !" en un seul coup d'œil.
Au premier regard, c'est la tension pure. Une femme à la musculature puissante et athlétique nous tourne le dos, campée solidement sur ses jambes au milieu d'un marécage. Armée d'une simple dague, elle fait face à un prédateur terrifiant: un tigre gigantesque, aux yeux brillants de fureur, qui rugit en sortant de la pénombre de la jungle. La scène est figée juste avant l'explosion de violence, au summum du suspense.
La femme est l'archétype de l'héroïne Frazetta. Bien qu'identifiée comme Duare, la princesse vénusienne de la série de romans, elle représente plus que ça: la force brute, la défiance et la survie. Frazetta ne s'embarrasse pas de détails superflus. Le décor est un écrin sauvage et menaçant qui met parfaitement en valeur la confrontation. Fait amusant et bien connu: Frazetta utilisait souvent sa femme, Ellie, comme muse. On retrouve dans cette guerrière sa vision de la femme: sensuelle, certes, mais surtout forte, capable et loin d'être une simple "demoiselle en détresse".
Techniquement, Frazetta est un virtuose. Il travaillait principalement à l'huile, avec une rapidité et une énergie qui transparaissent dans ses œuvres. Son style est tout sauf lisse et propret. On sent les coups de pinceau, la matière, la vie. La composition de l'artiste nous place juste derrière son héroïne, nous impliquant directement dans la scène. Elle ancre l'image sur la droite, sa posture puissante créant une diagonale qui nous mène directement au danger: le tigre qui surgit de la gauche. C'est un face-à-face classique, mais exécuté avec un dynamisme incroyable. La lumière sculpte les muscles du dos de la femme, met en valeur sa détermination et fait briller la lame de sa dague. Cette lumière contraste violemment avec la pénombre de la jungle d'où émerge la bête, dont le pelage orange vif semble presque irradier une lueur propre. La palette de couleurs est limitée, mais puissante. Des tons sombres, bleus et verts pour l'environnement, qui font ressortir la peau hâlée de la guerrière et, surtout, le rouge orangé vibrant de la fourrure du monstre. Cette touche de couleur chaude symbolise le danger mortel.
Au-delà de la confrontation, cette œuvre est une distillation parfaite des thèmes de la littérature pulp: la survie, la lutte de l'individu contre une nature sauvage et hostile, et le courage face à une mort certaine. Frazetta, bien que parfois critiqué pour l'hyper-sexualisation de ses personnages, peint ici une femme qui n'est pas un objet de désir passif. Elle est l'actrice de son propre destin. Elle ne fuit pas, elle fait face. Il y a une sorte de beauté brute et primale dans cette défiance qui reste incroyablement moderne et universelle.
A l'époque, le succès fut immédiat. Les couvertures de Frazetta faisaient vendre. Il a défini à lui seul l'esthétique de l'heroic fantasy pour des décennies. Son influence est colossale et se ressent encore aujourd'hui dans le cinéma, les jeux vidéo et bien sûr, chez des générations entières d'illustrateurs.
Ce qui n'était "qu'une" illustration commerciale est aujourd'hui reconnu comme une œuvre d'art à part entière. Les originaux de Frazetta s'arrachent à des millions de dollars aux enchères. Cette Princesse de Vénus n'est pas juste une image cool, c'est un morceau d'histoire, la capture d'un moment où l'imaginaire populaire a pris une forme et une couleur qui nous marquent encore profondément. C'est ça, la force d'un grand artiste.
##002897##Bonne ou mauvaise, une chose que je peux dire de mon art, c'est que, pour citer Sinatra, je l'ai fait à ma façon.
Frank Frazetta