Il n'y a dans la nature que du noir et du blanc.

Francisco de Goya

Saturne dévorant un de ses fils de Francisco de Goya exposé au musée du Prado à Madrid (1819-1823).
Saturne dévorant un de ses fils de Francisco de Goya exposé au musée du Prado à Madrid (1819-1823).

Saturne dévorant un de ses fils selon Mike Mayhew. Saturne dévorant un de ses fils selon Mike Mayhew. Saturne dévorant un de ses fils selon Mike Mayhew. Saturne dévorant un de ses fils selon Mike Mayhew.
Venom #30 de Ross et Cates (Couverture bis de Mike Mayhew).

Dans le comic book Venom #30 - "Venom Beyond Finale" (Ross et Cates • Marvel) le cover artist Mike Mayhew pastiche le tableau Saturne dévorant un de ses fils de Francisco de Goya sur une des couvertures alternatives de la BD. Ici, Saturne est remplacé par Knull alias King in Black et son fils devient Eddie Brock alias Venom.

Cette édition alternative de numéro 30 du comics Venom a été réalisée pour la boutique de comics: Black Cape Comics à Waterville, dans l'Etat du Maine, aux Etats-Unis.

 

Imaginez un instant que vous emménagiez dans une nouvelle maison et que, pour décorer votre salle à manger, vous décidiez de peindre directement sur les murs un géant aux yeux exorbités en train de grignoter un cadavre sanglant. C'est précisément ce qu'a fait Francisco de Goya (1746-1828) vers 1819. A cette époque, le peintre est loin des portraits poudrés de la cour d'Espagne. Vieilli, sourd, et profondément marqué par les horreurs de la guerre d'indépendance espagnole, il se retire dans sa maison de campagne, la Quinta del Sordo (la Maison du Sourd), près de Madrid. Saturne dévorant un de ses fils n'était pas une commande, l'œuvre n'était destinée à aucun public, ni à aucun salon feutré. C'était une affaire strictement privée entre Goya et ses propres démons, peinte à même le plâtre pour ses yeux seuls.

Sur le plan technique, on est loin du raffinement académique. Goya utilise une technique mixte, principalement de l'huile, avec une liberté de touche qui annonce déjà l'expressionnisme avec un siècle d'avance. Le style appartient à ce que l'on appelle les "Peintures Noires", une série de quatorze fresques sombres et cauchemardesques. L'artiste ne s'embarrasse pas de détails superflus ou de finitions léchées, il travaille par larges coups de pinceau énergiques, presque brutaux, privilégiant l'émotion brute à la précision anatomique. C'est une peinture de l'urgence, où le mouvement semble encore vibrer sur la paroi.

L'œuvre impressionne par sa verticalité et son économie de moyens chromatiques. D'une dimension d'environ 143 sur 81 centimètres, elle impose une présence physique écrasante. La palette est volontairement réduite à des tons terreux, des noirs profonds, des ocres et ce rouge éclatant, presque insoutenable, qui jaillit de la chair meurtrie. La lumière est artificielle, comme celle d'un projecteur braqué sur un crime en plein milieu de la nuit, laissant le reste du décor dans un néant total. Cette absence de fond force notre regard à se concentrer uniquement sur l'acte de dévoration, sans aucune échappatoire possible pour le spectateur.

Au centre de ce chaos, nous découvrons une figure monstrueuse qui ne ressemble que de loin à un dieu olympien. C'est un vieillard décharné, aux cheveux gris ébouriffés, dont les yeux sont littéralement sortis de leurs orbites, exprimant moins la colère que la terreur pure ou une folie irrémédiable. Il agrippe fermement un corps humain déjà mutilé, il manque la tête et un bras, et s'apprête à porter une nouvelle bouchée à sa bouche béante. Le personnage dévoré, bien que décrit comme "un de ses fils" selon le mythe de Cronos, possède une silhouette étrangement adulte et même des formes qui pourraient évoquer un corps féminin, ajoutant une couche de malaise supplémentaire à la scène.

L'interprétation de cette œuvre est un puits sans fond. Au premier degré, c'est l'illustration du mythe grec où Saturne, craignant d'être détrôné par l'un de ses enfants, décide de les manger dès leur naissance. Mais avec Goya, le politique n'est jamais loin: on y voit souvent une allégorie de l'Espagne de l'époque, une patrie vieillissante dévorant sa propre jeunesse lors de guerres civiles sanglantes, ou encore le passage impitoyable du temps qui finit par consumer tout ce qu'il a créé. Certains psychiatres y voient aussi le reflet de la dépression et de la paranoïa d'un artiste isolé par sa surdité et hanté par la mort.

L'histoire de la conservation de ce tableau est presque aussi mouvementée que son sujet. Après la mort de Goya en 1828, la maison et ses peintures murales sont restées en place, passant entre les mains de plusieurs propriétaires, dont le petit-fils de l'artiste. En 1873, le banquier français Emile d'Erlanger achète la Quinta del Sordo et, conscient de la valeur artistique mais craignant pour la pérennité des œuvres sur des murs qui tombaient en ruine, il ordonne leur transfert sur toile. L'opération fut délicate et entraîna malheureusement quelques pertes de détails. Après avoir tenté de les vendre sans grand succès, il finit par en faire don à l'Etat espagnol. Aujourd'hui, Saturne vous attend au Musée du Prado à Madrid, dans une salle dédiée qui ne laisse personne indifférent.

L'accueil critique de l'œuvre a radicalement évolué. A l'époque de sa création, elle était inconnue puisque cachée dans une demeure privée; elle n'a donc pas eu de "succès" immédiat au sens classique du terme. C'est lors de sa présentation à l'Exposition Universelle de Paris en 1878 que le public a commencé à découvrir l'ampleur du génie "noir" de Goya, bien que l'œuvre ait d'abord choqué par sa violence gratuite. De nos jours, elle est considérée comme l'un des piliers de l'art moderne. Son influence est immense, du surréalisme de Salvador Dalí aux films d'horreur contemporains, prouvant que Goya avait réussi, avec deux siècles d'avance, à capturer l'essence même du cauchemar humain.

Toute la peinture est dans les sacrifices et les partis pris.

Francisco de Goya

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