Carpenter en laisse
19 sept. 2025Les yeux sont les fenêtres de l'âme.
Mara Chaffee interprétée par Lindsey Haun | Le Village des damnés
Le Village des damnés de John Carpenter (1995).
Stray Dogs: Dog Days #1 de Forstner et Fleecs (Couverture bis de Jason Meents).
Dans le comic book Stray Dogs: Dog Days #1 (Forstner et Fleecs • Image Comics) le cover artist Jason Meents parodie l'affiche du film Le Village des damnés de John Carpenter sur une des nombreuses couvertures alternatives de la BD. Ici, Julie interprétée par Trishalee Hardy est remplacée par Henry, Mara Chaffee campée par Lindsey Haun devient Sophie et Lily incarnée par Danielle Keaton se transforme en Other Henry.
Aujourd'hui, on va dépoussiérer un film un peu mal-aimé, une anomalie dans la filmographie d'un maître de l'horreur: Le Village des Damnés, version 1995, par le légendaire John Carpenter. Sorti dans les salles obscures le 28 avril 1995, ce remake est souvent considéré comme l'un des "petits" Carpenter. Mais est-ce vraiment justifié ? Accrochez-vous, on remonte le temps dans la petite ville de Midwich, où les enfants ne sont vraiment, mais alors VRAIMENT pas des cadeaux.
Pour comprendre la genèse de ce projet, il faut remonter à sa source. Le Village des Damnés de 1995 est un remake du film britannique éponyme de 1960, réalisé par Wolf Rilla, lui-même une adaptation du brillant roman de science-fiction The Midwich Cuckoos de John Wyndham. Au début des années 90, Universal Pictures, en pleine vague de remakes, a l'idée de remettre ce classique au goût du jour. Qui de mieux pour ça que John Carpenter, le papa d'Halloween, The Thing et New York 1997 ? Le réalisateur signe un contrat pour deux films avec le studio. Le premier sera le génial et angoissant L'Antre de la Folie. Le second... ce sera Le Village des Damnés. Carpenter ne l'a jamais caché: il s'agissait avant tout d'un "travail de commande", un projet qu'il a accepté plus par obligation contractuelle que par passion dévorante.
Un jour d'automne, une force invisible et mystérieuse endort les habitants du modeste village de Midwich. Quelques semaines plus tard, le docteur Alan Chaffee (Christopher Reeve) découvre qu'une dizaine de ses patientes attendent un heureux évènement.
AlloCiné | Le Village des damnés
Les enfants qui naissent de cette "immaculée conception" de l'espace sont étranges. Ils ont des cheveux blond platine, une intelligence hors du commun, une absence totale d'émotions et des yeux... des yeux qui brillent d'une lueur menaçante quand ils se mettent en colère. Unis par une conscience collective, ils peuvent lire dans les pensées et forcer les gens à s'autodétruire. Le bon docteur Alan Chaffee va tenter de comprendre et de raisonner ces enfants qui sont tout, sauf des enfants. Le scénario ne prend que peu de risques, se contentant de transposer l'action de l'Angleterre rurale à une petite ville américaine proprette, ce qui est un peu la marque de fabrique de Carpenter.
Là où le film marque des points, c'est sur son casting de premier choix. Christopher Reeve, dans le rôle principal du Dr. Chaffee, l'éternel Superman livre une performance sobre et touchante. C'est d'autant plus poignant qu'il s'agit de son dernier rôle au cinéma avant le terrible accident qui le laissera tétraplégique. Il apporte une véritable humanité et un poids dramatique au film. Kirstie Alley, très populaire à l'époque grâce à la série Cheers, elle joue le Dr. Susan Verner, une scientifique du gouvernement froide et ambiguë, qui semble en savoir plus qu'elle ne le dit. Mark Hamill, oui, Luke Skywalker lui-même, incarne le révérend du village, qui voit en ces enfants une manifestation du diable. C'est un rôle à contre-emploi intéressant pour l'acteur. Mais le succès du film repose sur les enfants. Dirigés pour être froids et monolithiques, ils sont globalement convaincants. Une mention spéciale à Lindsay Haun, qui joue leur leader, Mara. Son regard glacial et sa cruauté à peine voilée sont sans doute ce qu'il y a de plus réussi dans le film.
En revanche, même si on reconnaît bien le style de Carpenter, mais il semble... dilué. Le réalisateur et son directeur de la photographie fétiche, Gary B. Kibbe, utilisent le format large anamorphique qu'ils aiment tant. Les compositions sont propres, les plans sont larges pour montrer le groupe d'enfants comme une seule entité menaçante. Cependant, l'image est très lumineuse, presque trop "propre". On est loin de l'ambiance crasseuse et poisseuse de ses chefs-d'œuvre. Le film a un look de production de studio des années 90, efficace mais un peu impersonnel. La musique est composée par Carpenter lui-même, en collaboration avec Dave Davies, le guitariste du légendaire groupe The Kinks ! Le score est typiquement "carpenterien", avec ses nappes de synthé lancinantes, mais il n'a pas la force iconique des thèmes d'Halloween ou Assaut. Elle accompagne bien l'action, mais ne reste pas en tête.
A sa sortie, l'accueil critique a été glacial. Le film a été largement descendu, qualifié de remake inutile, lent et manquant cruellement de la tension et du mystère de l'original de 1960. Le public n'a pas suivi non plus, et le film a été un échec commercial cuisant. Avec les années, le film a-t-il été réévalué ? Pas vraiment. Il reste l'un des films les moins aimés de la carrière de John Carpenter, tant par les critiques que par une grande partie de ses fans. Alors, faut-il le jeter aux oubliettes ? Non, car même un Carpenter "mineur" reste un film intéressant à analyser. Pour la performance poignante de Christopher Reeve, pour quelques scènes de tension réussies et pour le plaisir de voir le maître s'attaquer à un mythe de la SF, Le Village des Damnés mérite un coup d'œil. Ce n'est pas un grand film, mais c'est un chapitre fascinant et imparfait de la carrière d'un réalisateur hors norme.
##002838##S'il fallait coexister, nous vous dominerions, et ce serait inévitable ! Vous finiriez par vouloir nous éliminer. La vie est un rapport de force et elle nous dresse les uns contre les autres pour voir qui de nous survivra.
Mara Chaffee interprétée par Lindsey Haun | Le Village des damnés